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 Pirates ! À ce seul mot revient en mémoire le souvenir de tel film ou de telle B.D... Mais attention, la flibuste que le normand (ou flamand) Œxmelin (alias Esquemeling) nous raconte, c'est l'aventure caraïbe au temps de Louis XIV. L'auteur participe à la guerre des corsaires et flibustiers, au nom du roi, contre ses ennemis déclarés : ici, les Espagnols du Nouveau Monde. Louis XIV ayant interdit l'exercice de la médecine aux huguenots, Oexmelin, qui a une vingtaine d'années, s'embarque en 1666 comme engagé sur un vaisseau de la Compagnie des Indes, est vendu à l'île de la Tortue au voisinage de Saint-Domingue, puis racheté par le gouverneur et devient chirgurgien, à bord de navires de flibustiers, ainsi rencontre-t-il les grands flibustiers de l'époque : François l'Olonais, Roc le Brésilien, Monbars l'Exterminateur, ou le terrible capitaine Morgan qui prit et détruisit Panama.
 
(Page de titre de l'édition américaine de 1914)
 
«Ils s'appellent tous frères de la côte.» Il n'est pas toujours facile de bien distinguer les marins qui font temporairement la guerre de course de ceux qui restent aux Antilles, basés à l'île de la Tortue par exemple, et se mettent au service des flibustiers (du néerlandais "vrij buiter" : libre faiseur de butin). Ces derniers travaillent avant tout pour leur propre compte, et le contrôle qu'exerce à Léogane le Gouverneur de Saint-Domingue au nom du roi de France est parfois bien hypothétique même si le flibustier dispose d'une "lettre de commission". Alors, il s'agit bien de piraterie. À d'autres moments, les flibustiers sont incorporés à des expéditions militaires officielles, comme pour l'attaque de Carthagène en 1697, les flibustiers servent alors à renforcer l'armada partie de Brest en janvier 1696, constituée de dix-sept navires sous les ordres de M. de Pointis. Dans cette guerre de course et les prises de forteresses ennemies, les flibustiers rencontrent des "nègres" déportés de Guinée. Certains parfois sont libérés. Mais l'auteur n'affiche pas une estime particulière pour eux. L'indemnité du flibustier qui a perdu un bras ou une jambe est souvent constitué de plusieurs esclaves.

                                    
 
Dans ces aventures sanglantes, les Espagnols figurent toujours le camp du mal et l'on n'hésite pas à torturer le captif, et à passer au fil de l'épée ceux qui résistent lors de l'attaque de Maracaïbo, de Campêche, ou de Vera Cruz (commandée par le chevalier de Grammont). Quand Louis XIV place un Bourbon sur le trône d'Espagne en 1700, cette situation militaire est devenue obsolète. Il s'agit donc d'une trentaine d'années d'histoire de la flibuste qu'Oexmelin raconte, en ajoutant à sa propre expérience les récits d'autres aventuriers. L'auteur montre aussi les Indiens partagés, souvent au service des Espagnols, parfois favorables aux Français et Anglais, voire hostiles à tous. Les mœurs de certains d'entre eux sont finement décrits, par exemple sur la côte du Yucatan. Les flibustiers, eux, sont uniquement attirés par l'or, l'argent et les pierres précieuses de l'empire espagnol : l'auteur évoque les ports et les routes maritimes où la prise des navires est possible. Les flibustiers dépensent ensuite sans compter dans les cabarets et bordels de la Jamaïque. Rares sont ceux qui raccrochent à temps : le capitaine Henry Morgan est entré dans l'administration de la Jamaïque.
 
Saint-Domingue avec au N. l'île de la Tortue (ca. 1700)
 
Oexmelin évoque aussi les productions du Nouveau Monde : cacao, manioc, café, vanille, laine de vigogne. En tant que chirurgien il s'est aussi intéressé à des remèdes pratiqués par les Indiens. En plus des exploits guerriers des hommes, il cherche aussi à faire frissonner le lecteur avec les dangers de la nature : le requin, le crocodile (« les crocodiles n'attaquent jamais les hommes blancs quand il y en a de noirs avec eux...»), le mancenillier, l'eau souillée, les moustiques (mosquitos, maringouins), les fièvres qui déciment les équipages. Les boucaniers de Saint-Domingue font des expéditions pour abattre le bétail et préparent la viande en  la faisant rôtir et fumer à la manière des Indiens : voilà ce qui est boucaner. Mais quand les expéditions durent longtemps, la viande boucanée est épuisée, il faut se nourrir autrement. Il s'efforce d'expliquer pour le lecteur français le recours aux ressources alimentaires locales, et comment tortues de mer et lamentins finissent dans les estomacs pirates. 
 
• L'édition est ornée de planches anciennes (dont on a semble-t-il effacé la texte en hollandais- cf. "L'Olonais") où défilent voiliers, cartes et flibustiers — mais pas l'auteur, dont on n'est pas certain qu'il soit mort en 1707. La première édition aurait été publiée à Amsterdam en 1678, sous le nom de John Esquemeling, repris dans la traduction due à G.A. Williams a paru à New York chez Stockes en 1914 (cf. supra): The pirates of Panama or The buccaneers of America. Une première version française date de 1686, et une seconde plus complète (4 vol.) parut à Trévoux en 1744 puis 1775.
Le  texte anglais (de 1914) est accessible en ligne (avec les illustrations anciennes).
Il est par endroits plus complet que celui de l'édition française étudiée ici.
Par ailleurs, a
ux Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, 2005, collection « Imago Mundi », il existe sous le nom d'Exquemelin une Histoire des aventuriers flibustiers, édition dont le texte a été établi par l'universitaire canadien Réal Ouellet.
 
Alexandre Olivier OEXMELIN
Histoire de la Flibuste
Rééd. 2005 - 2 vol. 253 et 277 pages
Éditions l'Ancre de Marine

 



 
Tag(s) : #ESCLAVAGE & COLONISATION, #PIRATERIE, #ANTILLES - CARAIBES