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• À l'heure on l'on parle de "dialogue des cultures", l'exhortation humaniste de ces deux grands ethnologues va-t-elle enfin faire son chemin dans l'opinion?

• C'est en 1950, alors que la colonisation nourrissait la doxa raciste, que l'UNESCO en appela à M. Leiris, décédé en 1990, et à C. Lévi-Strauss, bientôt centenaire, pour dénoncer le préjugé de "race". Deux essais parurent : en 1951 celui de Leiris, l'année suivante celui de Lévi-Strauss. Tous deux apportent les preuves du caractère faussement scientifique de la notion de "race". Si l'homo sapiens s'est décliné à l'origine en trois grands groupes –blanc, jaune et noir– produits de l'hérédité biologique naturelle, dès la préhistoire et en Europe même, de nombreuses migrations les ont brassés : le métissage des traits physiques caractéristiques infirme toute théorie de "race pure". Les scientifiques ont prouvé, par ailleurs, que les différences morphologiques n'induisent aucune différence intellectuelle ni psychologique. Ces "hommes de couleur" vivaient en groupes et partageaient une culture faite d'intelligence technique, rationnelle, nécessaire pour s'adapter à un environnement naturel souvent hostile, et d'intention métaphysique propre à élaborer une cosmologie, à donner du sens tant au culte des morts qu'au lignage des vivants. Seuls les Occidentaux ont, à tort, infériorisé ces peuples, opposant leur prétendue "sauvagerie" à "la" civilisation blanche : cette dichotomie infondée entre Nature et Culture reste le drame psychique de l'occident chrétien.

• C'est donc bien davantage à sa culture que chaque individu —fût-il "primitif"— doit l'essentiel de son conditionnement mental et de ses comportements. C'est cet héritage, non plus naturel mais social, qui justifie seul la diversité de ces groupes ethniques. Qui plus est, depuis la préhistoire ils se rencontrent, échangent et ainsi évoluent. Aucune culture, elle non plus, n'est "pure" car elle résulte de la coopération de peuples divers. On n'aura pas oublié que la civilisation dont nous sommes si fiers doit, par exemple, son alphabet aux groupes sémitiques du Sinaï et le "zéro" aux Mayas.

• Ainsi toute culture a toujours connu le progrès, à son rythme et selon le contexte géographique et humain. Un seul fait est avéré : certaines civilisations de l'Ancien Monde ont, à un moment donné du temps historique maîtrisé assez de moyens techniques pour supplanter les autres. Heureuse conjoncture. Puis leur expansion a régressé ou régressera — par exemple l'Europe et les USA pour Lévi-Strauss, alors que "se réveillent"  la Chine et l'Inde : le progrès n'est jamais total ni définitif —ni sa mise en sommeil— pour aucune civilisation.

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Ces deux ethnologues ont répondu à l'appel de l'UNESCO et se sont engagés contre le préjugé raciste qui reste lié à la structure socio-économique des sociétés modernes : il n'est ni inné ni héréditaire. L'ignorance fait son lit, et la reconnaissance sociale et politique de tous les groupes humains l'abolira. Mais surtout ils ont réfuté toute hiérarchisation des cultures différentes de la nôtre car on ne peut les juger à l'aune de nos propres critères. Ils ont plaidé dès 1950 pour le multiculturalisme car c'est l'unique rempart contre la "civilisation mondiale", américanisée, qui tend à homogénéiser les cultures – nationales et régionales. Comme l'écrivait Saint-Exupéry  "Si je diffère de toi, loin de te léser je t'augmente". C'est en conservant leurs différences, et dans l'échange respectueux, que toutes les cultures s'enrichissent mutuellement.

Le multiculturalisme constitue, en outre, un frein au repli communautariste de ces cultures aujourd'hui mal considérées par la "terre d'accueil". Encore faudra-t-il se convaincre, face à la montée de l'islamisme, qu'aucune culture n'est en elle même dangereuse ; c'est l'interprétation que l'on peut en donner qui l'est. Nul n'ignore la vérité d'A. Jacquard : "rien n'est plus dangereux que la certitude d'avoir raison."

Voici bientôt soixante ans que C. Lévi-Strauss et M. Leiris nous exhortent à accueillir, à connaître et comprendre les "cultures différentes de la nôtre" ; ce n'est pas au "choc des cultures" mais à leur dialogue que nous sommes conviés, guidés par cette vérité de Confucius – exergue de l'essai de M. Leiris – : "la nature des hommes est identique ; ce sont leurs coutumes qui les séparent."

• Michel LEIRIS : Race et Civilisation.
Unesco, Paris, 1951. Réédition : in Cinq études d'ethnologie, Gallimard, coll. Tel, 1988.

• Claude LÉVI-STRAUSS : Race et Histoire. Unesco, Paris, 1952.
   Rééditions : Race et Histoire, suivi de Race et culture, Albin Michel, 2002
   et Gallimard, coll. Folio essais.

    

 

 

Tag(s) : #ANTHROPOLOGIE, #SCIENCES SOCIALES