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Sous-titré : De l'Exposition Coloniale aux Arts Premiers

L'auteur, anthropologue rattaché au CNRS, analyse les transformations du regard européen sur les hommes et les femmes d'autres continents, depuis l'Exposition Coloniale de 1931 jusqu'à l'ouverture du Musée du quai Branly voilà bientôt un an. Comment présenter au public des mondes différents du nôtre mais en relation avec nous ? Quel goût ces Autres ont-ils pour le visiteur ? Le Musée du quai Branly suscite-t-il en lui le désir de les connaître et de les comprendre ?

Toute organisation muséographique révèle une mise en ordre du monde ; la mise en scène des objets dévoile une certaine façon de voir ces Autres d'Afrique, d'Asie, d'Océanie ou des Amériques. L'aventure coloniale déterminait notre regard. Les conservateurs visaient à justifier et légitimer l'Empire aux yeux des métropolitains : ceux-ci, fascinés et horrifiés, pouvaient découvrir au Musée de l'Homme les rites sauvages de ces "primitifs" et, tout au long de la "galerie des races", des personnages sans nom et des objets sans référence d'origine. Cette représentation totalement atemporelle et primitiviste ne cachait pas son objectifs pédagogique : ces Autres laissaient au visiteur le goût âcre et repoussant de l'animal, heureusement pacifié ; et cette altérité domestiquée exposait notre grandeur.

Néanmoins, l'esprit colonialiste n'était pas seul en cause ; Benoît de L'Estoile pointe du doigt le rôle des ethnologues français avant la Seconde guerre mondiale. Adeptes des groupes de collecte d'objets sur le terrain, leur seule ambition consistait à les accumuler lors des expositions muséographiques : grâce au " permis de capture scientifique ", nombre de Marcel Griaule pillèrent konos sacrés et masques rituels. Mais au musée, hormis des fiches et des monographies descriptives, rien ne permettait au visiteur de comprendre la fonction ni le sens des objets exposés. Il faudrait attendre Lévi-Strauss pour redéfinir la synthèse comparative comme méthode caractéristique de l'anthropologie. À l'inverse, dès avant 1914 en Angleterre, Malinowski instaurait la pratique individuelle du terrain : l'ethnologue sur le site était aussi l'anthropologue du musée. C'est une des raisons qui font aujourd'hui du Musée des Autres londonien un authentique musée des cultures du monde.
 
Faute d'explicitation et de scientificité les Musées de l'Homme et du Trocadéro tombaient en désuétude lorsque Jacques Chirac voulut réparer l'injustice historique dont avaient été victimes ces populations lointaines : le Musée du quai Branly devait représenter la diversité culturelle, amener à un nouvel humanisme élargi à toutes ces cultures certes différentes mais aussi respectables que la nôtre, élaborées par de semblables êtres humains. Mais peut-on amener le public à un regard humaniste universaliste ? et aussi lui donner du goût pour ces Autres ?

Dès 1996, Lévi-Strauss a soutenu ce projet, "synthèse judicieuse" selon lui. De quelle synthèse s'agit-il ?

• L'auteur des "Tristes Tropiques" n'a jamais caché son pessimisme quant à l'avenir des sociétés lointaines : il les voyait de plus en plus touchées par la politique et l'économie mondiales, les estimait inaptes à la modernité donc destinées fatalement à la décadence et la disparition. Leurs objets, signes de leur passé englouti, n'auront donc d'autre intérêt pour le grand public que leur valeur artistique. Exit le musée d'ethnographie, exit l'objet ethnique ; place à l'objet d'art et au musée des "Arts Premiers". Ce nom ne laisse pas de gêner car, ainsi que l'a montré Lévi-Strauss, il n'existe pas de peuple premier, de "peuple enfant à la mamelle" selon Montaigne, qui n'aurait eu ni histoire ni culture. Si ces arts et peuples demeurent "premiers" c'est selon la théorie évolutionniste : ces peuples ont vécu aux origines de l'humanité. C'est le retour du mythe romantique : on présente de ces populations une vision utopique : on y voit l'incarnation de l'ancienne osmose édénique des hommes et du monde, nourris de sagesse et respectueux de leur environnement. En présentant leurs objets comme des "œuvres d'art" on relègue ces cultures dans un hors temps mythique, dans un monde pur et perdu.

Dès lors la mise en espace et en lumières du Musée ravit, au sens propre, le visiteur, le fascine, l'émeut. De clair obscurs en cascades de reflets il faut l'émerveiller, susciter sa jouissance esthétique ; mais s'il cherche à comprendre les écrans explicatifs restent très discrets. Or on ne peut postuler que le niveau d'appréciation esthétique du public soit universel et anhistorique : en le privant de toute contextualisation, le Musée du quai Branly montre les mêmes insuffisances que ses prédécesseurs ; à cause du primitivisme essentialiste on risque de ne l'envisager que comme un musée des civilisations disparues, et disparues par notre faute. Car l'enjeu est aussi politique, Jacques Kerchache, décédé en 2001, ne l'avait pas caché : cette sanctuarisation des Arts Premiers se veut un réquisitoire contre la mondialisation et une repentance monumentale, une "synthèse judicieuse" effectivement.

Reste que ce musée ne répond pas au vœu de Chirac : faire partager au public un humanisme élargi aux diverses cultures du monde. Car les marchands d'art et les énarques ont évincé les ethnologues, le seul plaisir esthétique s'est substitué au discours de vérité.

Si les objets exposés n'étaient pas déshistoricisés et déréalisés, on pourrait faire prendre conscience, à travers eux, de l'évolution de ces cultures, de leur diversité et de leurs interactions, car aucune —même insulaire— n'est un isolat coupé du monde. Or l'esthétisation des présentations fait croire qu'elles ont été définies et figées une fois pour toutes. En outre, les concepteurs de ce musée semblent "oublier" que certains de ces groupes culturels vivent encore et créent toujours : Africains, Aborigènes ou Amérindiens, les artistes autochtones aujourd'hui empruntent à l'Occident, mais leurs traits cultures distinctifs perdurent : comme le montre Sahlins, le "vrai sauvage" c'est celui qui indigénise les productions du capitalisme mondial, qui s'approprie un peu de notre modernité.
 
Enfin, et surtout, le Musée du quai Branly devrait mettre en scène l'évolution de notre relation avec ces populations lointaines hic et nunc. Comment jugent-elles notre mise en scène d'elles-mêmes ? Notre appropriation de leurs objets —pillés ou non— considérés comme patrimoine national ? En France on refuse aux cultures minoritaires toute revendication participative, tout droit de parole sur la manière dont sont exposés leurs objets sacrés, par crainte du communautarisme. Tel n'est pas le cas en Angleterre ou aux USA où les minorités ethniques détiennent un droit de regard. Car ces objets sont porteurs de sens pour elles, afin de se ressourcer dans leur identité : c'est à elles d'apprécier l'authenticité de la scénographie, quitte à mettre en cause l'autorité des conservateurs. Celui du Museum of the American Indian de Washington a été amené à réorganiser ses salles africaines afin de montrer la pleine inclusion de certains groupes culturels d'Afrique dans le monde moderne. Si le Musée du quai Branly est confronté à ces exigences, il devra les écouter et trouver un moyen terme.
 

Le succès remporté par le Musée du quai Branly prouve que l'architecture innovante, l'atmosphère onirique plaisent au public. Les Autres y gardent un goût de lointain, d'exotisme spatio-temporel. Le NOUS européen tient encore à distance le NOUS des Autres. Et la transformation de l'objet ethnologique en œuvre d'art ne modifie pas le regard ethnocentrique ; Lévi-Stauss a raison "le barbare c'est (encore) celui qui croit à la barbarie." Et pour qui veut approfondir le dialogue universel des cultures, tout reste à faire à moins d'être déjà initié, averti que cette fleur de tiaré c'est le gardenia de nos jardins, que cette silhouette noire vêtue du seul étui pénien c'est un être humain, que cet exotisme c'est notre quotidien, voire notre proche.

 

Benoît de L'ESTOILE
Le Goût des Autres.
De l'Exposition Coloniale aux Arts Premiers

Éditions Flammarion, 2007, 453 pages.


 

Tag(s) : #ANTHROPOLOGIE, #QUAI BRANLY