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Au cœur de la Charente, la ville de Cognac possède depuis des lustres une rue dédiée à Richard Cobden ! Le partisan du libre-échange qui s'est battu contre le protectionnisme. C'est que l'histoire des alcools est fortement liée à l'histoire du commerce et aux étapes du capitalisme depuis des siècles. Pourquoi Cognac (et Jarnac) ? L'établissement des négociants étrangers en eau-de-vie au XVIIIe siècle y est pour beaucoup, et parmi eux des Irlandais comme James Delamain et son gendre Thomas Hine, ou comme Richard et James Hennessy et son associé Turner. D'autres négociants se contentaient de noms d'allure britannique comme Jean Martell d'origine anglo-normande, et d'autres faisaient semblant d'avoir des origines irlandaises ou écossaises comme les Otard. L'historien irlandais Louis M. Cullen (de Trinity College à Dublin) s'est fait le spécialiste du commerce des eaux-de-vie sous l'Ancien Régime, il connaît donc également les négociants bordelais : Lawton, Barton, Johnston… Ainsi que les acheteurs de Dublin, de Cork, et surtout de Londres, qui était au cœur du marché des vins et alcools.

Les vins de Bordeaux étaient commercialisés par des négociants sans doute mieux établis. L'essor du cognac à partir de la fin du XVIIè siècle est venu de la demande britannique en eaux-de-vie que la production locale à partir de céréales ne pouvait satisfaire dans les mauvaises années. La distillation menant au cognac n'a pas été la solution à une production excédentaire de vins médiocres, mais une solution retenue par des négociants étrangers qui ne trouvaient pas sur place leur approvisionnement. Aussi des négociants irlandais en eau-de-vie s'établirent-ils à La Rochelle (Walter Geoghegan en 1739-1755), Cognac (Daniel Galwey, en 1750-1753) ou Bordeaux pour bénéficier d'une meilleure desserte maritime.

L'auteur montre l'extravagante variation des exportations à partir des ports charentais (La Rochelle, Rochefort, Tonnay-Charente) ou via Bordeaux. Les guerres viennent accentuer ces variations et créer des crises tant il est vrai que Français et Britanniques se sont souvent battus sur terre et sur mer sous les règnes de Louis XIV à Louis XVI et à l'époque révolutionnaire. Il faut donc faire avec les corsaires, la contrebande, les aléas climatiques, le taux du crédit, etc. Et bientôt résoudre les problèmes de qualité : dans les années 1760, les Irlandais introduisent l'hydromètre pour s'assurer de la teneur en alcool.

L'auteur qui s'appuie beaucoup sur les archives des entreprises montre comment ces négociants s'entr'aident. Leurs maisons manquent généralement de capital à investir. Alors ils fondent des sociétés souvent remaniées. Ils recherchent des épouses ou plutôt des dots. Ceci les amène à s'intégrer dans les familles charentaises et bordelaises. Et si la réussite vient, à acheter des terres, des maisons, à prendre des fonctions municipales (Turner maire de Cognac en 1803-1804, J.B.A. Otard de 1804 à 1824) et à fréquenter des loges maçonniques. Mais ils font aussi de nombreuses faillites, comme Richard Hennessy en 1797 — il mourut en 1800.


Les pratiques changent avec le XIXe siècle qui verra triompher des maisons plus solides, celles qui ont surmonté les troubles de la période révolutionnaire et vont durablement marquer le produit, la ville et sa région : autrement dit Martell et Hennessy (avec deux mariages entre ces familles en 1795 et 1816) ainsi que les associés Otard et Dupuy l'un qui qui fait construire ce qui est aujourd'hui l'hôtel de ville de Cognac, l'autre ce qui est l'actuel musée du cognac. Les plus vieilles maisons (Ranson ou Augier qui revendiquait une fondation en 1643…) déclinèrent ou disparurent. Au XXè siècle d'autres investisseurs viendraient parfois d'autres horizons.

 

 

• Louis M. CULLEN

Le choix de Cognac. L'établissement des négociants irlandais en eau-de-vie au XVIIIe siècle

Traduit de l'anglais par Catherine Simon-Goulletquer. Éditions Le Croît vif. (www.croitvif.com). 2006. 320 pages. Illustrations.


 

Tag(s) : #HISTOIRE 1500-1800, #FRANCE