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État de la société tahitienne à l'arrivée des Européens, par Edmond de BOVIS. Initialement paru dans la "Revue Coloniale" de 1855 et réédité en 1978 à Papeete par la Société des Études Océaniennes (74 pages)

Edmond de Bovis était un officier de marine de 26 ans quand il arriva à Tahiti en 1844 sur le "Phaéton". Il dressa l'hydrographie de Tahiti, épousa la fille d'un négociant de San Francisco et rentra en France en 1854. Son séjour lui permit de parcourir la Polynésie et de rencontrer des chefs et des prêtres des cultes traditionnels, d'où l'intérêt de son témoignage.
 
La reine Oberea et le capitaine Wallis, 1767

De Bovis commence par identifier les habitants de l'archipel comme faisant partie d'un même peuple qui s'étend de la Nouvelle-Zélande aux Îles Sandwich (les îles Hawaï) : les Maori. Que l'on qualifiait généralement d'Indiens ou de Canaques. Il s'étend sur la question du nombre d'habitants. Quand les Français dénombrèrent 7000 Tahitiens à l'établissement du Protectorat (1842) ils jugèrent avec ironie les estimations élevées établies par Cook (70 à 80 000 habitants à Tahiti). Bovis, lui, tranche pour une dépopulation continuelle en insistant le premier  —comme le font les historiens actuels—  sur le rôle majeur des épidémies dans l'effondrement démographique de la Polynésie entière. Les autres facteurs endogènes et exogènes viennent après la responsabilité de la variole. Les guerres ont cessé en 1815 quand Pomaré II s'est imposé aux autres chefs (bataille de Feipi) et a établi sa monarchie avec l'appui des missionnaires protestants venus de Londres en 1797. Les infanticides ont continué jusqu'à ce que le Code Pomaré soit promulgué en 1819. Les sacrifices humains ont cessé avec la conversion de Pomaré II. Les ravages de l'alcoolisme sont également soulignés.

Autre force  de cet auteur, il décrit la société tahitienne sans se référer aux ouvrages publiés avant 1855. Il montre une société hiérarchisée : des princes (les Arii), des nobles propriétaires fonciers (Raatira) s'élèvent au dessus d'une foule de prolétaires (Manahune). Il insiste sur le lien entre les familles princières et les principaux temples ou marae où le culte est dirigé par un grand-prêtre et des récitants, les Orero, en présence du prince, mais en l'absence des femmes, tenues à distance de l'enceinte sacrée. C'est aussi là que se faisait le sacre du roi.

Autour des rois, les guerriers les plus braves forment une sorte d'association, les Arioi. Ils se cooptent et refusent d'avoir des enfants. Les Tahitiens croyaient en de nombreux dieux et « à une âme à peu près immortelle » (sic). Au sommet du panthéon local, Taaroa (le temps) et sa femme Hina (la terre), et leur aîné Oro est le souverain du monde. C'est à lui que sont consacrés presque tous les marae répertoriés à Tahiti, Moorea, Bora Bora, et Raiatea. Mais les Tahitiens craignaient surtout les revenants, les tupapau, qui s'en prennent aux individus isolés, la nuit. Ne pas confondre avec le tapu (tabou) lequel est décidé par le roi : il concerne aussi bien un objet qui sera préservé du vol, qu'une personne qui servira de victime humaine. La cérémonie est augurale ou propitiatoire. Les cadavres étaient hissés aux arbres du marae et y attendaient la décomposition.

 
 James Cook invité à assister à un sacrifice humain par les chefs d'Atehuru
Dessin de J. Webber

De ces marae il ne reste déjà plus au temps d'Edmond de Bovis que les soubassements en pierre. Les grandes idoles ou tiki sont en bois (d'aito ou bois de fer), elles sont roulées dans des étoffes précieuses et surmontées de plumes d'oiseaux rares. Les gens ordinaires avaient des tiki de taille assez modeste pour mettre dans la poche.
 
Danse tahitienne, 1784

L'auteur évoque par contre avec une certaine gêne la liberté des mœurs des insulaires, insistant sur la débauche : « la corruption des femmes et des jeunes filles même était grossière, et la seule différence qu'elle présente avec celle dont nous avons le spectacle aujourd'hui, c'est qu'elle n'était pas ordinairement vénale.» Mais il "tempère" son jugement en ajoutant que « les régions intertropicales semblent plus particulièrement favorables à ces cancers de l'humanité que nous appelons vices. » Le tableau moral est précisé par ce «penchant naturel à des gens oisifs de se désennuyer par tous les moyens possibles et surtout par la nouveauté.»  L'ennui, ce mal du siècle! ou le " fiu " tahitien.
 
Tahiti : 1767-1842. Des premiers contacts au Protectorat, par Jean-Pierre MORDIER, Service éducatif des archives territoriales de Polynésie française, CRDP, 2005, 112 pages.

Ouvrage pédagogique, cette publication est structurée en quatre parties présentant une batterie de documents expliqués. J'ai retenu certaines informations précises.
 
Les premières expéditions à l'île de Tahiti

L'anglais Samuel Wallis , à bord du "Dolphin"  fut le premier visiteur occidental entre le 19 juin et le 27 juillet 1767.
 
Le navire de Samuel Wallis attaqué par les indigènes en 1767

Walis fut suivi de Bougainville et sa "Boudeuse" accompagnée de l' "Etoile" ; il séjourna du 6 au 15 avril 1768 et repartit avec le fameux Ahutoru. Ensuite vint James Cook du 13 avril au 30 juillet 1769 à bord de l'"Endeavour". Lors de son 2ème voyage, Cook reparut en août 1773 puis en avril 1774 avec ses deux navires "Adventure" et "Resolution". Il avait embarqué le peintre Hodges.
 
L'Adventure et le Resolution en baie de Matavai
par William Hodges

Son troisième voyage, avec le "Resolution" et le "Discovery", ramèna Cook à Tahiti du 14 août au 8 décembre 1777. Entre temps, l'espagnol Boenechea, à bord de l"Aguila", fit deux séjours en 1772 et 1774. L'année 1788 vit passer le capitaine Bligh et sa" Bounty" qui reviendra en 1792. Ces premiers navigateurs ordonnent des relevés hydrographiques, des dessins voire des peintures des îles.
 
Le site de Matavai à Tahiti
par John Webber peintre officiel du 3ème voyage de Cook
 
La naissance du mythe du "Bon Sauvage"

Le "Voyage autour du monde" de Bougainville (1729-1811 - ci contre portrait par Zéphiron Belliard) fut édité en France en 1772, en Angleterre en 1773 et devint aussitôt un best-seller.  Emmené par Cook, le jeune tahitien Omai fut présenté à la Cour britannique en 1774 tandis qu'Ahutoru fit son entrée fracassante en littérature avec l'ouvrage critique de Diderot. Le mythe était désormais en place : le bon sauvage est doux, accueillant, il n'a pas d'attachement à la propriété foncière, il ignore l'argent. Bref la société ne l'a pas corrompu.

Mais le lumineux portrait du natif rousseauiste fut bientôt obscurci par l'écho des sacrifices humains, des Arioi infanticides, des incessantes guerres tribales. Les 2 et 3 septembre 1777, James Cook, accompagné d'Omai, de son peintre Webber, et du chirurgien du bord, assista comme invité aux sacrifices humains dans le marae d'Utuaimahurau, rite propitiatoire organisé par Potatau, Toofa et Tu, trois rois (ari'i) de Tahiti s'apprêtant à porter la guerre à Moorea.

Entre 1767 et 1797 Tahiti perdit les deux tiers de ses habitants avant même que l'alcoolisme ne se développe aussi fortement que dans les années 1808-1815, la période troublée dite du "Te Hau Manahune". Certaines causes de cette dépopulation étaient déjà connues des responsables quand le Code de Pomare II tenta d'interdire aux Tahitiennes les relations sexuelles avec les marins étrangers et à tous la consommation d'alcool. Aux Îles de la Société, la population allait encore baisser avec de nouvelles épidémies et se stabiliser vers 1850. Le reste de la Polynésie connut un même effondrement démographique. La population de Moorea fut divisée par 5 entre 1767 et 1848. Aux Marquises, les 43 000 habitants du temps de l'expédition Krusentern vers 1800, devinrent 20 000 au milieu du XIXè siècle et 2 500 en 1922. Les Maori connurent en fait partout la même chute démographique au cours du XIXè siècle, depuis les îles Hawai jusqu'en Nouvelle-Zélande.

 
Les missions protestantes et les Pomare

Les premiers envoyés de la London Missionary Society arrivèrent à Tahiti à bord du "Duff" le 5 mars 1797, en baie de Maravai. Le grand-prêtre Ha'amanemane les accueillit et le capitaine Wilson fut logé près de la pointe Vénus dans la "maison des anglais", le Te Fare Peretania, précédemment édifié sur ordre de Pomare Ier pour accueillir le capitaine Bligh. Ce même roi, qui cèda un terrain aux missionnaires, était le père de Pomaré II, qui après un premier échec, réussit à unifier Tahiti (et Moorea) à l'issue de la guerre de 1815, fort sanglante du fait des armes à feu.
 
6 mars 1797  - Pomare Ier cède un terrain
aux missionnaires de la L.M.S. par Robert Smirke

 
En 1819, Pomare II organisa la destruction des idoles de Tahiti et donna un code de lois à ses sujets. La population s'est alors massivement christianisée. Les Évangiles furent traduits en tahitien à partir de 1801. Puis la Bible entière fut traduite par les missionnaires et imprimée à Londres en 1838.
 
La destruction des idoles en 1819

Cette époque vit se multiplier les changements, notamment économiques. En 1789 arriva le premier baleinier américain, l' "Amelia". Ils furent bientôt des centaines à faire escale à Tahiti pour s'approvisionner en eau douce et en fruits frais ou réparer. Le bois de santal des Marquises et les perles et nacres des Tuamotou attirèrent aussi un nombre croissant de marins et de marchands, des aventuriers aussi, comme les "beach combers", marins déserteurs des baleiniers ou bagnards évadés de la colonie pénitentiaire de Port Jackson —fondée en 1787 et devenue Sydney. Le trafic avec l'Australie se développa : l'expédition de porc salé pour nourrir les forçats fut même érigé en monopole royal par Pomaré II. Les oranges, introduites par Cook, sont exportées vers la Californie. L'introduction de la culture du coton fut un échec mais celle de la canne à sucre (1818) aboutit à une bonne centaine de plantations dans les années vingt. Ce succès fut sans lendemain vu l'interdiction de fabriquer du rhum à Tahiti.
 

 Pomare Ier
dessin de W. Hodges
Pomare II
dessin de Michailov


Pomaré II étant mort de la filariose et de l'alcoolisme en décembre 1821, une Régence fut organisée en même temps qu'une réaction alliant "millénarisme" et "néo-paganisme" se développait sous l'appellation de la "Mamaia". La disparition en bas âge de Pomare III en 1827 donna le pouvoir à sa demi-soeur Aimata, 14 ans, devenue Pomare Vahine IV et qui régna jusqu'à 1877.
 
Vers le Protectorat français.

Le pouvoir des Pomare s'organisa avec la bénédiction des missionnaires protestants britanniques qui ont tenté de préserver Tahiti des convoitises catholiques et françaises. Installés aux Gambier dès 1834, les missionnaires catholiques dirigés par le père Honoré Laval tentèrent de s'installer à Tahiti. Ils en furent d'abord empêchés. La marine française intervint pour imposer la liberté du culte : le 29 août 1838, Abel Dupetit-Thouars vint délivrer Jacques-Antoine Moerenhout (1796-1879), —le consul des États-Unis devenu celui de la France—, de son adversaire le pasteur Georges Pritchard (1796-1883), devenu lui consul de Grande-Bretagne et principal soutien du pouvoir de Pomare IV. Celle-ci tenta d'obtenir le protectorat anglais mais Londres avait fait le choix de s'implanter plutôt en Nouvelle-Zélande par le traité de Waitangi (1840). Alors Dupetit-Thouars, soutenu par de nombreux chefs locaux, imposa alors sa volonté à la reine. Le 9 septembre 1842 le protectorat français fu installé et Louis-Philippe l'accepta le 25 mars 1843 et Dupetit-Thouars devenu Amiral en apporta la nouvelle le 1er novembre.
 
La vie à Tahiti au temps de la reine Pomaré, par Patrick O'REILLY.
Société des Océanistes / Éditions du Pacifique, 1975, 23 pages.

L'année qui suivit la mise en place du Protectorat, une insurrection s'empara de la plus grande partie de Tahiti et de Moorea. La reine Pomaré se réfugia sur un navire anglais et s'exila à Raiatea. L'amiral Bruat mit deux ans à rétablir l'autorité de la France et la reine fut ramenée à Papeete à bord du "Phaéton" par ledit Bruat. Elle se fit obtenir une confortable liste civile et s'assura un train de vie mi-tahitien mi-occidental dans sa résidence de Papaoa. Le pasteur Patrick O'Reilly multiplie les anecdotes sur les commandes luxueuses de la reine qui devait d'autant plus éblouir ses proches que ses charmes déclinaient.
Le royal portrait réalisé par le peintre
Giraud, payé 600 francs en 1851.

L'intérêt évident du livre est dans la connaissance fort détaillée des archives sur Tahiti du temps de la reine Pomare IV. Les ravages de la syphilis sont par exemple très précisément étudiés ; les équipages n'étaient pas moins concernés que les Tahitiens. Personnellement, j'ai trouvé un intérêt particulier à l'évocation de la vie économique exposée dans les chapitres "Les Baleiniers", "Quai du Commerce", "Les petits commerçants" et "Poste et communications".

Les baleiniers, dont beaucoup de noms figurent dans l'ouvrage, font escale à Papeete pour s'approvisionner (cf ci-dessus) sont de l'ordre d'une centaine par année et le port stocke leurs barils d'huile de cachalot. Ils viennent principalement des États-Unis (Salem, Newport, New Bedford, Nantucket…) Ces navires apportent parfois des maladies : la terrible épidémie de variole de 1841 fut amenée par le "Don Quichotte". Ils apportaient aussi des armes à feu et beaucoup trop d'eau-de-vie dont les insulaires étaient fort preneurs. Les marins désertaient souvent pour allonger leur paradisiaque séjour polynésien. Ainsi Herman Melville qui s'était engagé en 1841 sur l'"Acushet" de New Bedford faussa compagnie à son navire lors de l'escale aux Marquises ; il passa un mois à Nuku Hiva puis rembarqua à bord du "Lucy Ann" qu'il quitta peu après à Tahiti ce qui lui valut de connaître la prison de Papeete dont le règlement détendu lui permit d'aller visiter Moorea. Revenu à Boston en 1844, ses souvenirs d'Océanie se retrouvèrent dans "Typee" (1847), "Omoo" et enfin "Moby Dick" (1851).

Les offices et les entrepôts des commerçants étaient installés à Papeete près du port. Les honorables frères Hort étaient des israélites qui faisaient le commerce de l'huile de coco, de baleine et de cachalot et prenaient les lettres de change des baleiniers.
La monnaie s'était déjà répandue avant Pomaré IV ; sous son règne Tahiti connut de plus en plus de pièces d'origines différentes et le franc devenue monnaie officielle circula en compagnie de dollars des États-Unis, de piastres chiliennes, de shilling anglais : mais il n'y avait pas de banque à Tahiti.

Certains commerçants avaient une réputation douteuse, comme les Pignon (cf. article sur les Gambier). À l'opposé, l'Écossais John Brander arrivé en 1851 put réussir plus que tout autre et même acquérir des terres en épousant une métisse, la fille d'Alexandre Salmon qui avait, lui, épousé une parente de Pomare IV. Ces deux hommes semblent avoir été les principaux hommes d'affaires de Tahiti à cette époque. « La maison Brander , écrit Patrick O'Reilly, ne se contente pas de faire naviguer ses goélettes dans tous les coins du Pacifique, de Sydney à San Francisco et de Valparaiso à Honolulu. Elle exploite des plantations, cultive la canne à sucre et le coton sur ses terres…» Les exportations d'oranges à destination de la Californie (!) et de l'Australie eurent de l'importance dans les années 50-70.

Avant même la diffusion de la navigation à vapeur, les communications avec l'Europe (pour les voyageurs  et le courrier) furent accélérées par deux évènements extérieurs. D'une part la mise en service de la ligne de chemin de fer traversant l'isthme de Panama en 1855 et en 1869 l'achèvement du transcontinental reliant San Francisco à l'Est des États-Unis.

Ainsi, Gustave Viaud, le frère du marin et romancier charentais Pierre Loti, put rentrer en France en parcourant en trois heures les 70 km du chemin de fer de Panama à Colon, construit en réponse au "gold rush" de Californie. Suivons-le. Il quitte Tahiti sur le voilier La Dorade le 5 juin 1862 à destination de Valparaiso, atteint le 19 juillet. Ce voilier lève l'ancre le 23 pour Callao et touche Paya le 15 août. De là, Gustave Viaud passe sur un steamer à aubes, le Peru, pour relier Panama le 22 août. Le train le mène à Colon où il saute le 23 août dans un autre steamer, le Clyde à destination de l'île danoise de Saint-Thomas, escale de la "Royal Mail Steam Packet Company". Le lendemain 30 août notre voyageur s'embarque sur un troisième bateau anglais, la Seine, il fait escale à Madère et atteint Southampton le 13 septembre. Il est à Rochefort le 17 : 104 jours après avoir quitté Tahiti ! Rien à voir avec l'odyssée des Frères de l'Instruction chrétienne qui partis de Ploërmel le 2 septembre 1859 ne débarquèrent à Papeete que le 18 octobre 1860 : 13 mois plus tard. Pour les marchandises la révolution du transport maritime ne se fera réellement qu'avec l'ouverture du canal de Panama en 1915.




 
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