Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

 
Le 10 mai la France commémore l'abolition de l'esclavage votée en 1848. La Polynésie n'a pas été victime de ce crime contre l'humanité. Mais elle a été colonisée. Ainsi, les îles Gambier, à l'extrême sud-est des Tuamotu, soit 1800 km de Tahiti et 8000 de Valparaiso, sont passées du statut de protectorat en 1844 à celui de colonie en 1880. Sur ce territoire insulaire et minuscule, la colonisation n’est pas la conquête de terres à exploiter comme aux Antilles ou à peupler comme en Algérie. Avant l’arrivée de marchands, de militaires et de fonctionnaires venus de France, se place celle de missionnaires qui à leur but d'évangélisation ont ajouté un souci très marqué de constructions sur toutes les îles alors habitées de l’archipel.

L'intérêt de ce livre n’est pas seulement l'histoire d'une évangélisation en Océanie. L'autobiographie de Frère Gilbert,
né dans le Lot en 1800 et devenu missionnaire de la congrégation des Sacrés Cœurs de Jésus et Marie, dite de Picpus, a été retranscrite par J.-P. Delbos car le frère Gilbert était plus passionné par la maçonnerie, la menuiserie ou la sculpture sur nacre que par l'orthographe. Il évoque relativement peu sa foi dans le christianisme qu’il apporte aux Gambier en 1835 jusqu’à sa mort en 1863. Il décrit les étapes de la christianisation de ces îles, en bon catholique romain, alors que Tahiti était sous l'emprise de protestants anglais depuis 1797. Il rapporte avec précision et modestie sa participation à la construction de chapelles, d’églises et même d’une cathédrale de 48 mètres de long à Rikitea, la « capitale » de l’archipel. En effet on est passé en quelques années de modestes chapelles construites en bois à la mode locale, à des édifices en pierres tirées des coraux. La "valeur travail" est omniprésente.

Mais le plus captivant est ailleurs. Avec une série d’anecdotes sur les mœurs des insulaires qu’il appelle « naturels » et parfois « canaques », jamais polynésiens ni maoris, termes dont l’usage ne s’était pas encore répandu. L’anthropophagie n’avait pas totalement disparu de la région. Les quelques dizaines d’habitants de l’île excentrée de Temoe y avaient fui pour trouver leur salut : ils sont « rapatriés » en 1838 sur l'île principale de Mangareva par les missionnaires, voire « déportés » selon certains guides touristiques qui ont tendance à assimiler les travaux des missionnaires aux Gambier à ceux du goulag soviétique.

Avec les épisodes de l’abandon de leurs anciennes pratiques religieuses : une grande prêtresse avait prédit l’arrivée du Dieu unique et des blancs, peut-être l’écho de l’arrivée des missionnaires anglais à Papeete. D’où, peut-être, le rapide « renversement des idoles », et le caractère pacifique de la conversion jusqu’à celle du roi Maputeoa baptisé Gregorio en hommage au pape. Les « tiki » sont détruits ou brûlés ; quelques exemplaires sont conservés pour servir de cadeaux aux expéditions de passage ou envoyés en Europe. Le narrateur évoque à peine le risque de « retomber dans le paganisme ». Un missionnaire raconte à Dumont d'Urville :

 
Pour le "tirau" par exemple, il s'efforce d'expliquer quel était son sens pour les insulaires. Cette cérémonie que les Pères Laval et Caret avaient prise pour une fête orgiaque faisait partie du rituel funéraire. Des couples venaient chanter, danser et crier pendant plusieurs jours pour accompagner le défunt afin qu'il ne risque pas d'être mangé dans sa vie future. La fête se prolongeait tard dans la nuit autour d'un feu, chaque participant recevant en offrande un paquet de nourriture de "ma" et ces soirs-là l'île retentissait d'accents lugubres.

Avec le récit d’incidents opposant les religieux aux marchands avides —particulièrement un nommé Pignon qui séduirait Francis Weber— ou aux officiels venus de France, et soucieux de limiter l’influence de l’Église sur l’État avant même l’installation de la IIIè République. Le chef de la mission, le père belge Honoré Laval fait preuve d’autorité, voire d’autoritarisme, d’où des tensions à l’intérieur comme à l’extérieur du groupe des religieux.

Avec les détails d’une vie quotidienne toujours précaire qui suit de très loin l’apparition des techniques modernes : un séjour à Valparaiso permet au frère de découvrir vers 1850 à la fois le chemin de fer et le navire à vapeur. Une décennie plus tard, le 24 mai 1861, arrive en rade de Mangareva, « un navire qui fume » : c’est « l’aviso à hélices de la marine royale (sic), le Latouche-Tréville ».

Avec les détails portant sur l’alimentation et la santé. La famine est à craindre tant que les ressources de l’arbre à pain n’ont pas été renforcées par l’introduction du manioc, également conservé, comme le taro, dans les trous des "ma". On a vainement tenté de faire pousser du blé. Les religieux incitent à développer la pêche, mais le risque de l’éléphantiasis n’est pas écarté. Dans le bilan de santé des « naturels », la syphilis a été évoquée, mais pas l’alcoolisme. Les missionnaires sont mécontents de manquer de médicaments ; il faut compter sur les plantes et les savoirs indigènes. En 1845, une épidémie fait chuter sévèrement le population de l’archipel. Les médecins de passage à bord de navires de la « Royale » recommandent à chaque fois plus d’hygiène pour les habitants.

Avec l’enracinement et l’attachement progressifs du Français à cette société lointaine qu’il a contribué à changer alors que les jeunes insulaires rêvent d’autres horizons, s’évadent de Mangareva en volant des pirogues, ou cherchant à embarquer sur des navires qui —de plus en plus souvent— font escale, au risque de tomber au pouvoir d’un négrier péruvien, la Serpiente, en 1862, venu à la recherche de main-d’œuvre pour les mines du continent. Le narrateur évoque aussi le risque de l’exploitation de la main-d’œuvre insulaire pour obtenir la nacre et les perles, principale richesse naturelle des Gambier.

Avec l’évocation de ceux qui disparaissent de la vue du frère Gilbert mais non de sa mémoire. Ceux qui meurent sur place et sont inhumés dans le caveau de « sa » cathédrale de Rikitea, ou dans le cimetière créé au pied du mont Duff. Ceux qui repartent à tout jamais vers l’Europe, parfois en sombrant dans la folie.

 
Jean-Paul DELBOS
La Mission du Bout du Monde
Les Éditions de Tahiti, 207 pages,
Illustrations. 2è éd. en 2002.

 
Tag(s) : #OCEANIE