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Mercredi 18 avril 2007 3 18 04 2007 09:08



Pour rédiger ce passionnant essai sous-titré "Délires d'Occidentaux et sentiment océanique", Régis AIRAULT s'appuie sur son expérience personnelle de psychiatre rattaché à la représentation consulaire française de Bombay, sur plusieurs travaux scientifiques français, sans oublier de nombreuses références littéraires.

L'essai repose sur des études de cas de délirants et nous démontre qu'imputer le syndrome indien à la prise de drogue est très, très, secondaire. Car "Mother India" parle à l'inconscient du touriste, du routard ou de l'expatrié. Résultat : l'apparition rapide de troubles délirants, de “comportements étranges, comme celui de cette jeune fille qui courait dans les rues pour embrasser les vaches.” L'auteur a eu pour travail d'assurer le rapatriement des victimes de "Mother India" : comme le prouve le suivi réalisé sur dix ans, le délire cesse généralement comme par enchantement dès le retour du voyageur sur le sol natal.

 


Bombay, Bénarès, Calcutta ou le Syndrome indien

«Bombay est une moquette de glaviots, c'est de la diarrhée, jusqu'à la nourriture qui a une apparence fécale » affirme un résident.

Le choc de l'Inde se lit dès l'aéroport. En une minute le voyageur a plongé dans l'angoisse. « On n'a plus qu'une obsession : fuir. (…) Tout agresse: la foule, la moiteur ambiante, les bruits et les odeurs. Un seul but s'engouffrer dans un taxi jaune et noir et foncer se réfugier dans un hôtel du centre-ville. Dehors, dans la nuit, l'atmosphère est apocalyptique: des feux sur les bas-côtés de la rote dégagent une épaisse fumée évoquant un bombardements, des gens défilent, des vélos, des pneus, des travaux et encore des travaux, les tuyaux énormes des égouts de Bombay et, dessus, des dizaines d'enfants accroupis. Ouvrir la fenêtre : ça pue ; la fermer : on étouffe ; parler au chauffeur de taxi : "No speak english… Sida, sida" (c'est tout droit en hindi.)»

"L'Inde est un territoire à la fois poreux et totalement étanche " écrit Régis Airault qui nous propose quelques clefs pour comprendre : l'étonnante juxtaposition des religions, le maquis des castes, le patchwork humain… Tout un palimpseste à décrypter. C'est ça l'Inde : la pureté qui pousse sur l'abject. « Je voulais découvrir la dinguerie de l'Inde » confesse un patient. «Mais là-bas, c'était comme si on m'avait ouvert le cerveau et qu'on piochait dedans.» C'est le choc de Bénarès la ville-crématoire sur le Gange-Styx, l'omniprésence de la mort et l'indifférence des Indiens.

À cet égard, le chapitre intitulé "Le pèlerinage de Gandhi" est exemplaire : lors du voyage en autocar pour le pèlerinage d'Amarnath au Cachemire, un vieil Hindou à lunettes qui ressemble au Mahatma meurt au milieu des passagers. Les étrangers seuls s'en émeuvent. À un arrêt, un sadhou traîne sans ménagement le cadavre sur le bas-côté et demande dix roupies à l'auteur pour la cérémonie mortuaire de son "collègue" (pages 99-103).

Les expatriés ont eux aussi du mal à s'adapter. «Le Vice-Consul de Marguerite Duras illustre (…) les problèmes psychologiques rencontrés en Inde par les résidents. Dépression, angoisse et parfois délire reviennent à chaque chapitre et forment la trame du livre. Le thème principal est celui du délire meurtrier du vice-consul de Lahore, qui devient une sorte de bouc émissaire de la communauté européenne, car c'est celui qui a vraiment "craqué".» Il a tiré sur ses miroirs et sur les lépreux qui peuplaient le jardin de sa résidence de Lahore. Et à Calcutta le voilà qui prétend draguer notre ambassadrice — c'était au temps de l'Empire des Indes.

En 1926, Sir Ronald Ross déconseillait l'Inde tant aux personnes manquant de confiance en elles qu'aux personnes trop rigides ou racistes. Pour les uns, le voyage est pathologique. Ils allaient mal : l'Inde ne les guérit pas! Pour d'autres, c'est le voyage qui est pathogène. Tel s'empresse de brûler ses papiers d'identité et se retrouve en prison. Tel autre fait de la contrebande et se retrouve en prison. C'est l'Inde qui rend fou. Elle donne l'impression d'une fusion primitive avec le Grand Tout et que tout devient possible. C'est le sentiment océanique: "élan immense qui permet de communiquer avec le cosmos" pour reprendre les mots d'Henri Michaux, ou sensation "d'appartenance à l'universel" selon Freud (in Malaise dans la civilisation).

L'Éden existe, c'est à Goa !

L'auteur cède au charme de l'accueillante Goa. Avant de devenir la capitale touristique de nos tour operators, la ville des Portugais avait fait retour à l'Union indienne (1961) et était devenue un aspirateur à hippies partis à la recherche de l'Éden et d'un temps immobile dans des communautés. On y retrouve un entre-deux-mondes loin des tumultes et des contraintes de notre quotidien, qui convient à cette période de la vie qu'est l'adolescence —adolescence prolongée d'après les exemples qu'il donne à lire. « L'Inde méprise l'Occidental pressé qui n'accepte pas la règle du temps perdu.»

Après un examen savoureux des différentes catégories d'ashrams, la conclusion de l'auteur est optimiste et enthousiaste : jadis au centre du voyage initiatique cher aux Romantiques, l'Inde d'aujourd'hui reste le lieu de l'utopie, propice à toutes les initiations, le paradis retrouvé de la liberté et de l'insouciance.

Mais cette Inde-là est aussi… celle du boom économique, des délocalisations d'entreprise occidentales, des armées d'ingénieurs et d'informaticiens, et aussi des faux médicaments exportés en Afrique, des débilités de Bollywood et de l'appétit des requins de l'espèce Mittal.

Régis AIRAULT
FOUS DE L'INDE
Délires d'Occidentaux et sentiment océanique
1ère édition : Payot et Rivages, 2000
Petite Bibliothèque Payot, 2005, 240 pages.




Par Rousseau - Publié dans : MONDE INDIEN
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