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Un jour, Axionov voulut se faire le plaisir d'écrire un roman historique. L'idée d'y faire se rencontrer deux des plus grands personnages du siècle des Lumières, connus aussi pour leur correspondance dont des extraits sont repris vers la fin d'ouvrage, a permis au romancier russe connu pour sa liberté de ton, de créer ce chef-d'œuvre insolite, intelligent et raffiné. Diderot n'est donc pas seul à s'inquiéter de la Russie où il irait en 1773 et de sa grande Catherine qui lui a acheté d'avance sa bibliothèque en 1765. Auparavant, du jour où il apprit qu'elle venait, en juin 1762, de placer son mari derrière les barreaux, Voltaire était intrigué par la tsarine. La tsarine s'est intéressée à Voltaire. Et Axionov à eux deux.

Axionov a trouvé dans "Candide" des éléments qui l'ont inspiré pour ce roman foisonnant d'aventures et de personnages, quelques-uns réels, comme Catherine II et le vieux philosophe, les autres, très nombreux, inventés. La décalque est à lire dans l'ironie des noms grotesques, dans l'évocation d'un sombre conflit d'après-guerre de Sept Ans : enjeu une dérisoire principauté au bord de la Baltique, territoire contesté du prince fauché Magnus V de Zweig-Anstalt et Brégovine tandis que ses héritières, les graciles jumelles Claudia et Fiokla lisent Richardson et Marivaux. Leurs chaperons se nomment Evdokia Bramszenberger-Popovo et Marie-Laure Grossessen-Gorkovo (sic). Comme Cunégonde, Candide est dédoublé : les deux jeunes godelureaux, Nicolas Leskov et Michel Zemskov, — « de la simple noblesse de service »— s'intéressent à elles dès le début du roman tandis qu'à sa fin, une génération plus tard, ces nobles russifiés cultivent leur jardin au propre et au figuré :
« Claudia Magnussovna Zemskova passait, en dépit de son âge respectable, pour la plus diligente des dames campagnardes du district de Riajsk. À ces moments, elle se levait au chant du coq et sillonnait jusqu'au couchant, en calèche légère, son vaste domaine, faisait le tour des champs et des potagers, allait jusqu'aux hameaux les plus éloignés et entretenait partout des conversations instructives et indicatives avec les gens des artels. Rentrée chez elle, loin de tomber morte de fatigue, elle se mettait au piano afin de charmer les oreilles de son mari et de disserter avec lui du sublime.»
Axionov nous fait réviser l'histoire et les idées de Voltaire tout en nous égarant dans les arcanes de son roman baroque et heureusement inracontable. À Paris, on va au café Procope. On croise Mme Denis. On révise l'épisode Émilie du Châtelet. À Dotterink-Motterink, on parlera de Dieu et du Diable, des hommes et des femmes, de « l'opposition de la religion et de la philosophie ou, comme l'on définit parfois ce phénomène dans les  milieux éclairés d'Europe, la contradiction de la superstition et de la raison pure.» Par ces mots le baron von Figuine inaugure une culturelle soirée de la "Compagnie de la Baltique" où Voltaire répond en posant la question : « Qu'est-ce que la philosophie moderne ?» et se voit objecter : « Ne tournez pas autour du pot, Voltaire. Dites franchement que Dieu n'existe pas.»
Axionov dévoile enfin la puissance de la Grande Russie face à une Europe divisée en pauvres petits Etats subalternes et l'attraction exercée par la tsarine. Recevant von Figuine, le jeune confident de l'Impératrice — si ce n'est la souveraine déguisée en homme — Voltaire lui avait déclaré : « Parlez-moi un peu plus de l'Impératrice… je voudrais me rapprocher d'elle au sens le plus humain qui soit.» Le vieux démon qui a 70 ans ne voit pas en elle que le chef d'état, despote éclairé, qui reprend son idéal de tolérance, il y voit aussi une jeune femme de trente-quatre ans assez délurée pour lui fixer rendez-vous sur une île de la mer Baltique où accoste le navire amiral de sa flotte, l'Intouchable, dans une région en proie à des conflits minuscules mais diablement terrifiants. Figuine-Catherine reparti(e), la région achève petitement de sombrer dans le chaos. Les pirates conduits par Barberousse s'emparent du château de Dotterink-Motterink, où Magnus V est pendu, sa femme violée, les princesses, je n'ose en parler… La soldatesque se livre au saccage jusque dans la cave qui recèle des barils et des barils de caviar, de concombres, d'or et de poudre. Boum !!!
Axionov fait (aussi) du Axionov : de l'ironie bien sûr, et comme dans toutes (?) ses œuvres il place des poèmes au milieu des chapitres. Il invente quelques vers approximatifs qu'il prête à Marivaux : et c'est logique, ce roman est un long marivaudage entre Voltaire et l'officier von Figuine qui représente la belle tsarine. Axionov en plein baroque : il ne faut surtout pas bouder son plaisir tandis que Voltaire remet son bonnet de nuit qui le fait ressembler à Pinocchio.

Vassili AXIONOV. À la Voltaire. Roman à l'ancienne
Traduit du russe par Lily Denis. Actes Sud, 2005, 391 pages.








 
Tag(s) : #LITTERATURE RUSSE