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Le complot contre l'Amérique… Ah! quel titre ! J'ai vite été séduit par l'idée de départ de Philip Roth dont je venais de lire avec intérêt "La tache" : figurez-vous qu'en 1940, les électeurs américains ne réélisent pas Franklin D. Roosevelt à la Maison Blanche, mais le républicain Charles Lindbergh, le héros transatlantique, connu pour ses amitiés nazies et antisémites. Ayant assez enseigné FDR et sa politique depuis le New Deal jusqu'à Yalta, je trouvais piquant cette malice contre la réalité historique. Et connaissant l'importance de la minorité juive sur la Côte Est, je m'attendais à des étincelles autrement culturelles. Ce n'est qu'une fiction historique à rebondissements multiples dans une Amérique hystérique. Pas exactement un chef-d'œuvre...

Une famille juive dans l'Amérique antisémite

La famille Roth de Newark, N.J., nous est présentée par le narrateur, Phil le fils cadet. Il y a donc Herman, le père, agent d'assurances, qui redoute le nouveau président. Il y a Bess la mère qui lance "Comme tu es beau mon fils !" à Sandy, l'aîné, revenu bronzé du Kentucky. Et puis le cousin Alvin : un "looser" qui, boudant l'Université, gagne une médaille en perdant une jambe dans l'armée canadienne lors d'un raid en France. Car la guerre a commencé en Europe. Et voilà tante Evelyn, qui s'éprend du "Juif bidon", Bengelsdorf le rabbin sans ouailles, qui l'épousera par la suite, l'opportuniste qui courtise… Lindbergh et fonde un Bureau d'Assimilation (des Juifs). Le but du BA est de brasser la population juive au milieu des "vrais Américains", loin du ghetto de Newark ou d'ailleurs. C'est ce BA qui avait envoyé Sandy dans la ferme du Kentucky. Pendant ce temps, le Président-Aviateur fait des loopings au-dessus de la capitale fédérale et s'en va rencontrer Hitler en Islande.

Régulièrement, Phil joue aux échecs avec Seldon, le fils des voisins Wishnow, bien qu'il le déteste au point de lui subtiliser des vêtements et de les cacher.  Tandis que le cousin Alvin fréquente Shushy Margulis et les mauvais garçons juifs de Newark Alvin doit accepter un emploi de vendeur de primeur chez l'oncle Monty, avant que les sbires de Longy Zwillman, le boss juif, exige qu'il s'en débarrasse avant que le FBI ne fourre pas son nez dans ses histoires. Le fait est que Phil a été abordé par l'agent McCorkle du FBI. Ces mauvaises fréquentations amènent engueulade et rupture entre Alvin et le père du narrateur. Les tensions montent dans la famille Roth, et se multiplient dans le pays les manifestations du Bund germano-américain : GARDONS L'AMÉRIQUE EN DEHORS DE LA GUERRE JUIVE. Le rabbin Walter Winschell, au contraire, pérore contre la politique pacifiste et pro-hitlérienne de Lindbergh. La famille Tirschwell part prudemment pour Winnipeg au Canada.

La catastrophique présidence Lindbergh

Lors de leur mariage Evelyn et Lionel Bengelsdorf reçoivent les voeux d'Anne Morrow Lindbergh car le rabbin est devenu son confident. Le jour où Ribbentrop vient dîner chez le Président, le rabbin Bengelsdorf est invité avec Evelyn. Celle-ci, qui a créé le lobby assimilationniste "Des Gens parmi d'Autres", et y a attiré Sandy, est mise à la porte par les parents de Phil pour avoir projeté d'inviter ce garçon à la Maison-Blanche.

Lindbergh a obtenu des grandes entreprises employant des juifs de les nommer dans des coins paumés : résultat, le 22 mai 1942 Herman Roth reçoit de Metropolitan Life, son employeur, une nomination pour exercer au 1er septembre à Danville, Kentucky. Tous les employés juifs de la compagnie d'assurances reçoivent des ordres de transfert semblables : Mrs Wishnow, devenue veuve, ira elle aussi à Danville. Devenu un copain inséparable de Seldon, Phil espère bien aller avec lui dans le Kentucky. Patatras : Herman préfère donner sa démission et travailler aux halles plutôt que de partir en famille dans ce trou perdu. Alors que Sandy utilise son talent de dessinateur pour séduire les filles, Phil, déçu par sa famille,  organise sa fuite loin de cette impossible famille juive : un soir il prend sa valise et sa collection de timbres, direction l'orphelinat des bonnes soeurs… catholiques. Mais il se fait assommer par les chevaux : un coup de sabot lui ouvre le crâne. KO! Mais Seldon l'a heureusement suivi et alerté les secours. Mais les Wishnow prennent la route et Phil se retrouve privé de son copain. Peu après, on voit arriver le cousin Alvin au volant d'une Buick verte toute neuve avec une fiancée nommée Minna Schapp, mais la soirée familiale tourne à la bagarre entre Alvin et Herman qu'on doit emmener aux urgences tandis que retentissent des coups de feu dans le quartier : la police de Newark a ouvert le feu sur la milice juive d'autodéfense formée des mafieux.

Pogroms en Amérique

Walter Winchell tonne contre ces mesures anti-juives ces progroms mijotés par le vice-président Wheeler et le ministre Henry Ford qui isolent les juifs américains pour les mettre à la merci des racistes d'America First. C'est une concession faite à Hitler lors du sommet en Islande. Comme ses diatribes lui font perdre son émission radiophonique et sa chronique au Daily Mirror (le groupe Hearst ayant cédé aux pressions de la Maison-Blanche), Winchell,  soutenu par les démocrates, se lance à son tour dans la course à la Présidence et participe à la campagne pour les législatives. Les meetings sont agités. À Detroit des émeutes mettent la ville à feu et à sang : des centaines de juifs s'enfuient à Windsor (Ontario). Winchell est assassiné à Louisville, à ses obsèques, le maire de New York, Fiorello La Guardia prêche contre le gouvernement Lindbergh, soutenu par toute la fine fleur démocrate et syndicaliste y compris un certain Philip Murray président du CIO. Les pogroms gagnent toute l'Amérique. Les 50.000 Juifs de Newark se préparent au pire. Le nouveau voisin des Roth, l'italien Cucuzza, qui est antifasciste et veilleur de nuit, propose un pistolet à Herman.

Coups de théâtre à gogo

Le récit prend alors un rythme haletant. Le 7 octobre : aux commandes de son avion, le président Lindbergh rend visite aux habitants de Louisville et leur tenir le discours de la paix c'est grâce à moi. Il repart vers l'est et… on ne le reverra plus jamais. S'est-il abîmé dans l'Atlantique en regagnant Washington : c'est ce que pense Anne Morrow Lindbergh ; mais le vice-président Wheeler la fait enfermer. Soutenu par les nazis américains, il prend la tête du pays et multiplie les actions antisémites. La radio allemande dit que Lindbergh a été kidnappé par les Juifs, c'est le complot contre l'Amérique, celui des amis de Roosevelt : Morgenthau ex-ministre des finances, Frankfurter juge à la Cour suprême, Baruch qui n'a pas encore parlé de "guerre froide" avec l'URSS. C'est la loi martiale. Les blindés sillonnent New York.

Le FBI prétend au contraire que Lindbergh a été enlevé par les Allemands. Le "Spirit of Saint Louis" a coulé dans l'Atlantique à un endroit où Lindbergh était attendu par un U-Boote nazi. Il est invité chez Hitler. Les pogroms éclatent dans toute l'Union. La garde nationale met huit jours pour rétablir le calme. La Première Dame des États-Unis parvient à s'échapper de son hôpital-prison et déclare que son aviateur de mari est certainement mort avec son avion.

La Guardia, maire de New York, dénonce les folles rumeurs qui s'emparent du pays : le fils Lindbergh kidnappé en 1932 est aux mains du IIIè Reich ; le Sénat veut déclarer la guerre au Canada ; les troubles ont été fomentés par les juifs eux-mêmes. « Il y a bien un complot, dit La Guardia, et je vais me faire un plaisir de vous nommer les forces qui l'animent : se sont l'hystérie, l'ignorance, la malveillance, la bêtise, la haine et la peur.»

La Première Dame, avec l'aide de partisans restés fidèles au président Lindbergh au sein du Secret Service lance un appel à la radio : il n'y a pas de complot juif ni de complot étranger. Elle demande au Congrès de limoger Wheeler et de faire élire un nouveau président selon la loi de 1886 sur la succession présidentielle en même temps que se dérouleront les législatives de novembre. Après le raz-de-marée démocrate du 3 novembre 1942, Roosevelt retourne à la Maison-Blanche pour un 3ème mandat ! Et il lance l'Amérique dans la guerre contre Hitler et Hiro-Hito. Avec juste un an de retard !

Evelyn tenait du rabbin une autre histoire et après la guerre le rabbin Bengelsdorf tentera d'accéditer cette version. Les nazis avaient récupéré le petit Charles Lindbergh Junior en 1932. Le couple Lindbergh en visite en Allemagne en 1938 avaient rendu visite à cet enfant élevé selon les normes du nazisme. Pour qu'il reste en vie, le colonel Lindbergh avait dû s'engager à collaborer avec Hitler, à soutenir America First, à dénoncer les Britanniques, FDR et les Juifs. Élu président, Lindbergh était tenu par les nazis, et Ribbentrop était venu le lui rappeler. On exigeait de lui des mesures antisémites —d'où Des Gens parmi d'Autres et le Bureau d'Assimilation— en attendant la "solution finale". Lindbergh a voulu résister à ces menaces et on connaît la suite.

 

"Happy End" ou presque


Pendant ces troubles la famille Roth vit dans l'angoisse. Seldon l'appelle à l'aide depuis le Kentucky : sa mère a disparu. Elle a été tuée par des hommes du KKK. Maman Roth organise son sauvetage par le fermier de Sandy, Mr Mawhinney : Hermann et Sandy prennent la voiture pour le ramener à Newark en évitant les émeutes et les pannes... tandis que Phil projette de se faire embaucher comme ouvrier dans une fabrique de bretzels. Dans le voyage du retour l'esprit de Seldon chavire : près d'une usine sidérurgique, il hurle que les Indiens —manquait plus qu'eux— veulent le scalper. Le père de Phil est devenu un sauveteur grâce au pistolet de Cucuzza. Mais il est licencié pour absence injustifiée !

J'ai beaucoup, beaucoup, beaucoup, simplifié... Récemment, Martin Amis a prétendu que Philip Roth n'est pas un bon écrivain. Je lui laisse volontiers cette opinion. Mais le fait est que Philip Roth ne manque pas d'imagination. Voilà, ça se lit tout seul et ça peut même vous faire frémir. L'auteur a joint en annexe des documents qui en remettent une couche historique sur l'existence de racistes et de pro-nazis dans l'Amérique de cette époque. On sait que Henry Ford en faisait partie. J'aurais finalement préféré un essai historique bien solide à ce roman qui est trop une singerie bavarde. Enfin, le sujet n'est pas sans évoquer celui du roman de Sinclair Lewis "Ça ne peut pas arriver chez nous" (It can't happen here", 1935).

Philip ROTH - La Complot contre l'Amérique
"Plot against America" (États-Unis en 2004). Traduit par Josée Kamoun
Gallimard, "Du monde entier", 2006, 470 pages.


 

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