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Pour bâtir le préambule de la Constitution de l'Union européenne de 2005, les rédacteurs s'étaient affrontés sur l'opportunité de mentionner ou pas la dimension chrétienne. La thèse de Bruno Dumézil vient éclairer ce point en nous transportant à l'époque où l'autorité impériale s'est dissoute dans les royaumes d'où l'Europe allait sortir quelques siècles plus tard.

Cette thèse, qui couvre une période de l'ordre de quatre siècles, explore la manière dont l'Occident s'est converti au christianisme, plus précisément au catholicisme fondé sur le Credo de Nicée. Qu'entend-on ici par conversion ? D'abord celle des rois barbares et des élites qui les entourent, entrées païennes ou ariennes dans l'espace de l'imperium. Ensuite, se pose la question des minorités juives, les rois hésitant entre leur conversion forcée au nom de l'unification de la société chrétienne et leur strict maintien sans prosélytisme voire sans mariages mixtes selon l'argument théologique : témoigner, jusqu'à la fin des temps, des origines du christianisme. Enfin, les masses populaires, urbaines, proches des évêques, et "rustici" sensés suivre les choix religieux des propriétaires fonciers et parfois visés par l'action missionnaire des moines. L'historien s'appuie sur les documents laissés par des évêques, les vies des saints, les décisions des conciles et synodes, les codes romains et barbares. Une imposante quantité de notes et des annexes accompagnent le lecteur.
La première partie est consacrée aux héritages, ceux de l'Empire chrétien, avec le tournant constantinien, le concile de Nicée et les Pères de l'Église, particulièrement saint Augustin. Le Bas Empire fonctionne avec une politique religieuse où cohabitent la religion officielle (dont le christianisme après 324), la religion licite (la religion juive par ex.), et les superstitions qu'il faudra combattre (superstitio du paganisme traditionnel en déclin ou paganisme plus vivace importé par les barbares). Plus précisément, c'est sous le règne de Constance II (337-353) que religio et superstitio voient ces significations se fixer. Puis en 380 l'édit de Thessalonique fait du catholicisme nicéen la seule religion d'État tandis qu'en 392 Théodose Ier fait passer l'idolâtrie dans la catégorie des superstitiones, dont tout exercice public ou privé était désormais interdit. C'est donc au départ le régime de la coercition impériale, encore utilisé au début du Vème siècle quand Honorius tentait d'en finir avec l'hérésie donatiste en Afrique. Puis survint le sac de Rome, les structures du pouvoir impérial commencèrent à se dissoudre, et les évêques, se retrouvèrent détenteurs de l'auctoritas et tentés de se tourner vers la potestas des nouveaux rois pour exercer la coercitio pour frapper les cibles désignées par l'Église : hérétiques et idolâtres.

Les Alamans et les Burgondes, les Ostrogoths et les Wisigoths, les Angles et les Saxons, les Suèves et les Vandales, les Gépides et les Lombards etc… sont évoqués dans cet ouvrage. La seconde partie montre comment chaque royaume barbare connaît sa propre histoire de conversion, au catholicisme finalement. Mais certains rois sont d'abord tentés par la généralisation de l'arianisme. D'autres sont tentés par des mesures autoritaires contre les juifs, particulièrement les Wisigoths du royaume de Tolède : Recceswinth, 653-672, voit dans le judaïsme une hérésie, son successeur Erwig le réduit à une "superstitio" et finalement avec Égica les Juifs deviennent purement et simplement les ennemis de l'Espagne, au point que l'arrivée des conquérants musulmans en 711 sera pour eux une libération. Les rois Francs sont les précurseurs de la conversion au catholicisme puisque vers 490-500, Clovis est devenu catholique, sans qu'on sache très bien le rôle joué par Clotaire et par Rémi l'évêque de Reims. Leur conversion a eu une influence, de modèle parfois, sur l'évolution religieuse des autres royaumes. Les chefs barbares étaient parfois déjà convertis (Ostrogoths et Wisigoths ariens) avant de passer le limes. Les masses populaires barbares restaient plutôt païennes. Chez les "Romains", le christianisme fut sans doute déjà dominant passé les années 350-390, plus en ville que dans les campagnes. Les rois semblent plus faciles à convertir que les "rustici" du fond des campagnes. Quelques saints sont missionnés pour cela. On marie des princesses catholiques (franques en général) à des barbares païens ou ariens : les parents exigent le maintien de la liberté religieuse pour leur fille, quitte à envoyer un commando clérical pour s'en assurer. L'auteur a aussi bien montré l'importance de la place des populations juives dans ce qui devenait l'Occident chrétien, en Provence et en Septimanie, et en Espagne plus encore.
La troisième partie est consacrée plus thématiquement à la société chrétienne. Les moines missionnaires, sur le modèle de l'Irlandais Colomban, fondateur des monastères de Luxeuil et de Bobbio, participent à cette évangélisation parfois de manière choc en renversant les idoles, mais ils entraînent peu de conversions. Les élites christianisées jouent un grand rôle surtout s'il s'agit des propriétaires fonciers ; selon le droit romain, depuis Honorius, ils sont responsables de la conversion de leurs paysans tant libres qu'esclaves. Certains souverains, wisigoths notamment, ont repris cette obligation.
Or des limites des royaumes, la question de la "guerre juste" a eu peu de partisans avant qu'au temps de Charles Martel puis de Charlemagne on n'organise la guerre contre les Frisons, pour les convertir manu militari. L'expansion politico-militaire est alors justifiée par l'existence de païens à convertir. Mais quid de la pratique des chrétiens ordinaires ? Du moment que les parents font procéder au baptême des enfants, et que personne ne "judaïse", les autorités religieuses ne semblent pas très pointilleuses. La conscience des différences entre confessions chrétiennes préoccupe beaucoup les évêques, mais les querelles théologiques (sur la trinité) sont moins de ravages qu'en Orient. Peu à peu, on voit se développer un sentiment de différence par rapport au christianisme de l'empire de Constantinople, à la fois parce qu'un pape y est décédé après y avoir été retenu, et parce qu'une partie de l'Occident a été "reconquis" par Bélisaire. Quant aux hérésies, elles fleurissent mais parfois les autorités politiques et religieuses semblent les confondre et les assimiler aux "pires", priscillianistes ou manichéens.
Dans ce beau livre que l'on recommande chaudement (à condition d'avoir déjà des notions sur la période !) l'auteur nous fait découvrir plusieurs personnalités remarquables parmi les souverains, les évêques, et les missionnaires. La figure de saint Augustin, celle du pape Grégoire le Grand, voisine avec celle du moine Willibrord qui cherche le martyre ou encore saint Colomban, l'Irlandais qualifié de "trublion incontrôlable" capable de pondre un traité anti-arien au moment même ou un roi ostrogoth et arien lui ouvre son territoire pour qu'il puisse s'y réfugier ! Bruno Dumézil nous a aussi fait visiter une intéressante galerie de souverains –aujourd'hui bien oubliés– comme le burgonde Sigismond, les wisigoths Alaric ou Léovigild, le franc Clotaire II, etc… Juste un petit reproche : le lecteur non-spécialiste peut regretter l'absence d'illustrations ainsi que de cartes —d'où l'utilité de l'Atlas historique de Georges Duby (éd. Larousse) d'où est extraite la carte ci-dessous.



Bruno DUMÉZIL

Les racines chrétiennes de l'Europe
Conversion et liberté dans les royaumes barbares, Ve - VIIIe siècle
Fayard, 2006, 804 pages.


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Tag(s) : #HISTOIRE MOYEN AGE, #EUROPE