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Ryszard Kapuściński (1932-2007). Certains lecteurs préfèrent ses ouvrages sur "Le Négus" et sur "Le Shah", récits de la chute de deux empereurs. À l'occasion de sa disparition, voici quelques extraits et quelques opinions sur deux bouquins de lui qui m'ont totalement séduit :

ÉBÈNE

Cet ouvrage est riche des souvenirs d'une demie-vie passée à courir d'un
pays d'Afrique à un autre. Né en 1932 à Pinsk, une ville de Polésie aujourd'hui en Biélorussie, Ryszard Kapuściński fut envoyé en Afrique, à l'âge de 25 ans, comme correspondant de Gazeta Wyborcza. En 1958, il fut témoin de l'indépendance du Ghana suite à l'action du charismatique N'Krumah. Il se trouvait à Zanzibar au moment du soulèvement. Au Nigeria au moment d'un coup d'état militaire. En Éthiopie sous le règne du Négus et sous la dictature sanglante de Menguistu. Son chemin croisa celui de bien d'autres potentats, comme Idin Amin Dada ou Jomo Kenyatta. Au Liberia, il a vu Taylor se battre contre Johnson. Au Mali il a visité Tombouctou et il est passé au Rwanda entre deux génocides.


EBENE n'est pas une étude systématique de l'Afrique de la décolonisation, et Kapuscinski s'intéresse aussi bien aux crises politiques qu'à la vie quotidienne, à l'extension des bidonvilles comme à l'intérêt du jerrycan en plastique :


« La moitié de la population de l'Afrique n'a pas encore quinze ans. Les enfants sont nombreux dans toutes les armées, ils sont majoritaires dans les camps de réfugiés, ils cultivent les champs, vendent sur le marché. A la maison, l'enfant a le rôle le plus important : il est responsable de l'eau. Quand tout le monde dort encore, les petits garçons se lèvent dans les ténèbres et filent à la source, à l'étang ou au fleuve. La technologie leur a donné un sacré coup de pouce en leur offrant le jerrican en plastique, bon marché et léger. Il y a quelques années, ce bidon a révolutionné la vie en Afrique. Sous les tropiques, pour survivre, il faut de l'eau. Comme les canalisations sont pratiquement inexistantes et que l'eau est rare, il faut la transporter sur de grandes distances, parfois sur des dizaines de kilomètres. Pendant des siècles et des siècles, ce sont les cuves en argile ou en pierre qui ont servi à transporter l'eau. La culture africaine ne connaissant pas la roue, c'est l'homme, ou plus exactement la femme, puisque telle était la répartition des tâches domestiques, qui transportait tout, le plus souvent sur la tête. L'enfant n'aurait d'ailleurs guère pu soulever une telle cuve. En outre, dans cet univers de pauvreté, il n'y en avait probablement qu'une par foyer.


Or voilà qu'est apparu le jerrican en plastique. Miracle ! C'est une véritable révolution ! En premier lieu, il est relativement bon marché (même si c'est le seul objet de valeur dans certaines maisons), puisqu'il coûte environ deux dollars. Mais le plus important, c'est qu'il est léger! Et en plus, il peut avoir diverses tailles, si bien que même un gosse peut transporter quelques litres d'eau.


Tous les enfants portent l'eau! Aujourd'hui on peut voir des bandes de gamins qui, tout en s'amusant et en se taquinant, vont chercher de l'eau à une source lointaine. Quel soulagement pour la femme africaine, éreintée et à bout de forces ! Quel changement dans sa vie ! Cela lui dégage un temps précieux pour elle-même, pour sa maison! »


Reporter désargenté mais plus proche des Africains de toutes conditions que les autres journalistes, son regard d'Européen venu d'un régime communiste est toujours dénué de préjugé, la Pologne n'ayant pas été une puissance coloniale… Mais aux détracteurs de Stephen SMITH (Négrologie, 2003) je dois dire qu'il ne trouveront pas chez Kapuściński de quoi réfuter l'auteur franco-britannique!

IMPERIUM 


Avec ce titre où l'espace soviétique semble fusionner avec celui de Rome, Ryszard Kapuściński nous entraîne dans une série de découvertes de l'Union Soviétique et de ses périphéries, principalement au temps de sa chute en 1989-1991.
En cette fin d' «ère de la stagnation » comme disait Gorbatchev, l'URSS a un peu partout le visage de "Rouille-land" avec ses chantiers inachevés et ses usines obsolètes à demi-ruinées : on y avait produit tant de métal!

 

L'empire du barbelé


« Un sacré morceau. La surface de l'Imperium est supérieure à vingt-deux millions de kilomètres carrés, et ses frontières terrestres, plus longues que l'équateur, s'étendent sur quarante-deux mille kilomètres.

Comme les frontières, là où c'était techniquement possible, ont toujours été, et sont encore closes par des barbelés (j'en ai vu aux frontières avec la Pologne, la Chine, l'Iran), que le fer, du fait de la rigueur climatique, se détériore rapidement, et qu'il faut par conséquent le remplacer régulièrement par des centaines, que dis-je, des milliers de kilomètres, on peut supposer qu'une grande partie de la métallurgie soviétique ne produit que des barbelés.

Mais les frontières ne sont pas les seules à être concernées. Combien de milliers de kilomètres de fil de fer ont été utilisés pour entourer l'archipel du Goulag, les centaines de camps, de zones de transit, de prisons dispersés sur le territoire de l'Imperium ? Combien de milliers de kilomètres ont été engloutis pour encercler les polygones de tir, les sites nucléaires ? Et les casernes ? Et les entrepôts de toutes sortes?

Si l'on multiplie ces kilomètres par les années d'existence du pouvoir soviétique, on comprend tout de suite pourquoi, dans les magasins de Smolensk ou d'Omsk, on ne trouve pas de serfouettes ni de marteaux, encore moins de couteaux ou de cuillères: pour fabriquer ces articles, la matière première fait défaut, elle a été absorbée par la production des barbelés. Et ce n'est pas tout ! Ces tonnes de fer, il a fallu les convoyer par bateau, par train, par hélicoptère, sur des chameaux, des traîneaux tirés par des chiens, jusque dans les coins les plus inaccessibles de l'Imperium, puis il a fallu les décharger, les dérouler, les couper en morceaux, les fixer. On imagine sans peine les sommations téléphoniques, télégraphiques, épistolaires des chefs des gardes-frontières, des directeurs des camps et des prisons, pour se faire livrer ces tonnes de barbelés, leur assiduité à se constituer des réserves en prévision des pénuries dans les entrepôts centraux. On imagine tout aussi aisément les milliers de commissions et d'équipes de contrôle parcourant les immenses étendues de l'Imperium, afin de vérifier que tout était correctement fermé, que les barrières étaient assez hautes et compactes pour qu'une souris ne puisse les traverser. On imagine aussi très bien Moscou appelant ses hommes sur le terrain et répétant inlassablement: « Êtes-vous tous bien clôturés ? » Ainsi, au lieu de se construire des maisons et des hôpitaux, au lieu de réparer leurs canalisations et leurs systèmes électriques constamment défectueux, ces hommes furent-ils occupés (pas tous, heureusement), des années durant, à doter leur Imperium de barbelés, intérieurs et extérieurs, locaux et fédéraux. »


L'histoire donne le vertige quand Kapuściński arpente la vaste scène du crime. La nostalgie pourrait voisiner avec la colère, mais Kapuscinski se satisfait d'évocations nostalgiques. L'arpenteur polonais rencontre en tous lieux les méfaits du régime de Staline, au bord de la Kolyma, dans les camps les plus redoutés du Goulag, au bord de la Moscova, à l'ombre de la cathédrale du Saint-Sauveur La 1ère Grande Guerre Patriotique avait mené la Russie à la victoire sur Napoléon chassé de Moscou qu'il avait incendié en 1812. Pour remercier la Providence d'avoir sauvé la Russie, le tsar Alexandre Ier décida d'ériger une cathédrale. Le chantier du Saint-Sauveur dura 45 ans. La bénédiction eut lieu en présence d'Alexandre III le 26 mai 1883. L'église était la plus colossale de l'empire et la plus magnifiquement décorée.Mais quand Staline dut conduire contre Hitler la seconde Grande Guerre Patriotique, ce témoignage de la première n'existait déjà plus. En effet en juillet 1931 Staline avait décidé de construire un Palais des Soviets. Devinez-où ! À la place de la cathédrale du Saint-Sauveur.


« Le doigt du Guide s'était posé exactement sur l'endroit où s'élevait l'impressionnante silhouette de la cathédrale construite pas les tsars de toutes les Russies afin de rendre grâces au Seigneur d'avoir contraint Napoléon à la retraite et d'avoir sauvé l'Imperium. Staline fait démolir le plus grand objet sacré de Moscou. Donnons libre cours à notre imagination. Nous sommes en 1931. Mussolini, qui à cette époque gouverne l'Italie, fait détruire à Rome la basilique Saint-Pierre? Paul Doumer, qui à cette époque est président de France, fait démolir la cathédrale Notre-Dame. La maréchal Pilsudski fait mettre à terre le monastère Jasnogorski à Czestochowa. Est-ce vraiment imaginable ? Non.»

 

La démolition fut rondement menée et Staline en personne choisit le projet du Palais des Soviets à l'époque même où l'Ukraine mourait de faim. Les années passèrent, avec leur cortège de purges. La guerre passa aussi. Le palais projeté ne voyait toujours pas le jour. À sa place Nikita Khrouchtchev fit aménager une piscine. Après le plongeon de l'URSS la piscine fut démolie et la cathédrale reconstruite —mais après la publication d'Imperium.


Les périples africains de Kapuściński lui permettent un regard d'ethnologue à la découverte des usages de l'homo sovieticus. Mais l'histoire s'est dégelée. Kapuściński témoigne du réveil des nationalismes, de la démangeaison des indépendances, en Ukraine, en Géorgie, en Asie centrale. Son pèlerinage dans un empire mourant passe aussi par la mémoire à vif de la Pologne et de l'Ukraine juste réveillées des deux cauchemars de la barbarie nazie et de la barbarie stalinienne. À Lvov, un curé l'emmène chez sa mère à qui la Grande Famine enleva six de ses neuf enfants. Non loin de là il rencontre le souvenir de l'écrivain juif Bruno Schulz, à qui un gestapiste prit la vie en 1942.

Drohobycz est une ville de pèlerinages. C'est la ville où a vécu, créé et péri Bruno Schulz. M. Schrejer a justement été un élève de Schulz, qui écrivait, peignait, mais enseignait aussi les travaux manuels et le dessin au lycée Jagellon. « Quand nous n'avions pas envie de travailler, nous lui demandions de nous raconter des contes. Il interrompait alors son cours et se mettait à raconter, il aimait cela. »

Schulz vivait dans une petite maison sans étage au 12, rue Floriañska, à cinq cents mètres environ du lycée de la rue Zielona. Il lui suffisait de traverser deux ruelles et un joli vieux square pour arriver à son travail. A proximité, se trouvent une église et encore un square. Derrière cette église, tout contre le square, il y a aujourd'hui une boulangerie. C'est là qu'en 1942, en pleine rue, un agent de la Gestapo, Karl Günter, abattit Bruno Schulz. II avait un petit pistolet de dame.


La vie du grand écrivain se déroula dans cette petite ville, ou plus précisément dans le minuscule triangle compris entre la rue Floriariska, la rue Zielona et le square de la boulangerie. Aujourd'hui les gens peuvent parcourir ce trajet en quelques minutes tout en méditant sur le mystère de l'extraordinaire imagination de Schulz. Mais je doute qu'ils parviennent à des conclusions claires et logiques. Une fois seulement cette belle petite ville livra ses secrets inhabituels, une fois seulement, et à Bruno Schulz uniquement, particule vigilante et sensible de ses murs, esprit discret et silencieux de ses rues.

Aussi la question que je pose à M. Schrejer est-elle complètement absurde: «Monsieur Schrejer, où se trouvaient donc les boutiques de cannelle ? » Schrejer s'arrête, son regard exprime un mélange d'étonnement, d'ironie et même de reproche. « Les boutiques de cannelle? répète-t-il. Mais dans l'imagination de Schulz ! C'est là qu'elles brillaient. C'est là qu'elles embaumaient aussi merveilleusement.» (…)


« Schulz a écrit Les Boutiques de cannelle en 1933, l'année la plus terrible de la Grande Famine en Ukraine. Or Drohobycz se trouve tout près de l'Ukraine. Sans doute Schulz ignorait-il cette tragédie si habilement occultée.»


• Nous avons peut-être perdu cette tradition du grand reportage que le prix Albert Londres essaie de maintenir. Pour Ryszard Kapuściński c'est du prix Nobel qu'il fut question. Il ne le reçut pas. Arrêtons la déploration et lisons Kapuscinski.


• IMPERIUM (Varsovie 1993, trad. fr. Plon 1994)

• ÉBÈNE (Varsovie 1998 ; trad. fr. Plon 2000 puis Pocket n° 11351)

Les deux ouvrages sont traduits du polonais par Véronique Patte.

 

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE POLONAISE, #AFRIQUE, #URSS