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On a coutume de souligner la différence entre le fascisme et le nazisme par la question juive. Le nazisme, dès l'origine, est marqué par l'antisémitisme dans une version particulièrement raciste. L'histoire du IIIè Reich l'a démontré à l'extrême. Inversement, on se plait à souligner dans le fascisme italien l'absence d'hostilité envers les juifs jusqu'en 1938 quand se produit un « tournant antisémite », généralement considéré comme une conséquence du rapprochement des deux dictatures, et à souligner que les déportations des Juifs italiens furent le fait en 1943 et 1944 de l'arrivée des Allemands au Sud des Alpes, suite à la chute du régime fasciste et à l'armistice de septembre 1943.

Dans cette thèse dirigée par Pierre Milza, Marie-Anne Matard-Bonucci, déjà connue pour son "Histoire de la Mafia" (Complexe, 1999) déconstruit ou plutôt balaye ce jugement par un travail méticuleux fondé sur le dépouillement des archives de Rome et de Livourne, de la presse fasciste, et des plus récentes recherches italiennes. Il en ressort une nouvelle vision de la persécution des Juifs dans le cadre du régime de Mussolini. En bref, l'historienne démontre que la politique antijuive, d'abord modeste, s'est consolidée en 1938 quand le Duce a jugé bon d'insuffler un nouvel élan à son parti et à son régime, à leurs institutions de propagande, au moment où après l'engagement en Éthiopie et en Espagne, le fascisme risquait de devenir un pâle allié du nazisme. Les mesures antisémites de 1938 furent accentuées avec le début de la Guerre mondiale, mais c'est seulement la chute du régime fascisme qui engloba les Juifs de la péninsule dans la solution finale.

Quelle place avaient les juifs ?

Au sud de Rome, à peu près aucun juif. Ils vivaient à Rome dont le ghetto est célèbre, à Livourne, et dispersés dans le centre et le nord du pays. Sur une  population italienne s'élevant en 1936 à 42 millions, leur part est dépasse à peine 1 pour 1000. Plus nombreux certes dans les professions du commerce, dans les professions libérales et le milieu universitaire (7 % de professeurs d'université). Il y avait des officiers juifs et un ministre juif en 1936. Les mariages "mixtes" étaient nombreux. Nulle part plus qu'en Italie les juifs étaient intégrés. La population et l'histoire récente n'étaient pas marquées par l'antisémitisme, au contraire de l'Allemagne, de la Russie, de la Pologne ou de la France. Mussolini avait tenu des propos philosémites et sa maîtresse la plus connu à cette époque, la Sarfatti, était juive. Quasiment personne pour considérer les juifs ni comme "une race inférieure"  ni comme un danger pour le pays. Et pourtant…

Un antisémitisme venu d'en-haut

Comme un coup de foudre dans un ciel serein : 14 juillet 1938, publication d'un manifeste anti-juif inspiré par Mussolini ; 5 août premier numéro de "La Difesa della razza" ; 11 août lancement du recensement des juifs ; 16 août création d'une officine de propagande "Uffizio Razza" ; 26 octobre expulsion des juifs du Parti fasciste ; 29 novembre suicide de l'éditeur et poète Formiggini du haut de la tour de Modène. En quelques mois, les juifs furent mis à l'écart : des professions leur furent interdites (ex. pharmacien, professeur d'université), l'EGELI commença à confisquer leurs biens, l'aryanisation de l'économie fut lancée, mollement jusqu'en 1940 il est vrai. Ces mesures furent orchestrées à grand renfort de propagande écrite et de conférences par deux services ministériels, le DEMORAZZA et le MINCULPOP, où s'activait une poignée d'intellectuels jusqu'ici plutôt marginaux dans le mouvement fasciste. Toutefois, aucun film de propagande ne fut réalisé.

 

La Difesa della Razza, dirigée par Telesio Interlandi,
principale revue raciste et antisémite du régime

N° du 20 janvier 1939. L'illustration incarne ici le spectre du métissage



Le discours fasciste fut ainsi renouvelé. Par rapport aux grands textes qui avaient pas à pas défini l'idéologie (mars 1919 : manifeste de la création des faisceaux ; septembre 1922: discours d'Udine à la veille de la marche sur Rome ; 1930: article "Fascismo" de la grande encyclopédie italienne) l'apport du tournant antisémite de 1938 constitua une rupture nette, même si le Duce et plusieurs de ses porte-paroles prétendirent le contraire. Il faut, comme le fait l'auteur, regarder à la loupe les publications d'entre 1934 et 1938 pour trouver de petits signes avant-coureurs. Un déchaînement d'antisémitisme était donc impensable, c'est bien pourquoi le pays avait vu venir se réfugier quelques milliers de juifs étrangers, autrichiens notamment.

Émigrer ou rester ?

Avant 1941, fort peu de juifs italiens ou étrangers décidèrent d'émigrer. Comme Margherita Sarfatti, les physiciens Emilio Segrè, Bruno Rossi et Enrico Fermi (sa femme était juive) prirent la route de l'exil américain. En tout un juif sur sept, soit environ 6 000 personnes ont émigré, dont 504 pour la Palestine.

Pour échapper aux différentes mesures répressives, les juifs purent tenter de demander leur "discrimination" (au sens d'être exclus de l'exclusion!). Devenir catholique fut une tentation. Avoir été membre du PNF et soldat en 1915-18 pouvait vous mettre à l'abri des persécutions. Mais avec la guerre, et particulièrement à partir de 1941, les choses s'aggravèrent pour les juifs. Victime des bombardements aériens, la population italienne commença à s'en prendre aux juifs d'autant qu'exclus de l'armée, ils pouvaient continuer à tenir boutique. Il y eut alors un fort regain de propagande raciste, et la législation, renforcée, fut désormais appliquée de manière dure (contrastant notamment avec la clémence dont les armées italiennes avaient fait preuve envers les juifs de leurs zones d'occupation en France, en Grèce et en Yougoslavie). Le régime ouvrit des camps pour interner les juifs. Le plus semblable aux camps de concentration nazi, Ferramonti di Tarsia, en Calabre, renfermait 2 000 détenus en 1943. Les juifs étaient mis à l'écart. On ne les envoyait pas à la mort, malgré les demandes exprimées par le IIIe Reich depuis 1942.

La chute finale

Mais cela n'eut qu'un temps : quand le Grand Conseil fasciste renversa le Duce (25 juillet 1943), quand les Américains et leur alliés débarquèrent dans le Midi, la réaction d'Hitler fut rapide. La Wehrmacht reprit le contrôle de l'Italie jusqu'au sud de Rome déserté par le gouvernement de Badoglio et le roi Victor-Emmanuel III. Mussolini fut installé à la tête de la République Sociale Italienne plus couramment dite de Salo. Le SS Dannecker dirigea les rafles d'octobre 1943 à Rome jusque "sous les fenêtres du pape" Pie XII dont l'absence de réaction forte est bien connue (cf. le livre-témoignage de Rosetta LOY). Le massacre des Fosses ardéatines (mars 1944) mélangea juifs et résistants antifascistes. Quand le dernier train de déportés quitta Trieste au début de 1945, Auschwitz venait de passer sous le contrôle de l'armée soviétique. Au total, 61 % des juifs italiens ont trouvé la mort. En même temps le régime fondé par Mussolini avait pleinement achevé sa transformation totalitaire, en rejoignant le modèle allemand dont il avait voulu, des années durant, sembler différent.


Marie-Anne MATARD-BONUCCI - L'Italie fasciste et la persécution des Juifs   - Perrin, 2007, 599 pages


• Lire un article sur Mussolini et les Juifs

• Il me paraît important de placer ici un lien vers le " Manifeste Antiraciste " rédigé à Padoue en 2008 par un congrès de scientifiques italiens ; il comprend des paragraphes au sujet des Juifs. Merci à Cinzia Ruspaggiari de nous l'avoir transmis.

 

Voir le Fichier : Manifestoantirazzista.pdf
 

Tag(s) : #HISTOIRE XXe, #ITALIE, #FASCISME, #MONDE JUIFS