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Paru en 1947 sous le titre "Der italienische Humanismus" ce légendaire ouvrage du spécialiste italien de la Renaissance, souvent cité dans les bibliographies, n'a été publié en français qu'en 2005, dans la collection Bibliothèque de l'Évolution de l'Humanité (Albin Michel). Cette somme d'érudition se fonde strictement sur les œuvres des humanistes italiens, depuis PÉTRARQUE jusqu'à CAMPANELLA, souvent cités en latin. Les notes bibliographiques très détaillées sont dominées par les références à des publications italiennes et allemandes. À condition que le lecteur n'y cherche pas une initiation à ce sujet, ce livre "daté" lui permettra de comprendre l'humanisme en général, la vogue du platonisme avec le soutien des Médicis, et d'avoir un panorama contrasté des humanistes italiens.

L'Humanisme : pour un homme complet
• Outre le stoïcisme, Lorenzo VALLA (in De voluptate) s'oppose à la solitude monastique et se moque de l'isolement du lettré dans sa tour d'ivoire, de la noblesse héréditaire, de l'ascétisme. De même, Leon Battista ALBERTI estime que « l'homme est né pour être utile à l'homme » et il condamne comme traître celui qui s'isole par amour de la recherche pure.
Platon est découvert, traduit, diffusé et certains esprits cherchent même à rapprocher christianisme et platonisme. Cette vague de platonisme ne signifie pas pour autant la mise au rebut de la pensée d'Aristote : si Leonardo BRUNI traduit la République de Platon et la présente à Cosme l'Ancien, il traduit aussi les Économiques d'Aristote.
Il est évident que les études littéraires dénommées "studia humanitatis" tentent de former un homme complet qui doit s'engager avec honnêteté dans la vie de la cité, et qui éduquera ses enfants à son image. Auteur d'une "Vie de Dante" Leonardo BRUNI voit en lui cet homme complet opposé au lettré solitaire. Entrer en contact avec les hommes de l'Antiquité, c'est entamer un dialogue idéal avec des hommes complets… Une sereine exaltation de la vie, telle est la note dominante de l'œuvre de Bruno, de Valla, et de Coluccio SALUTATI, qui fut humaniste et chancelier de la Seigneurie de Florence.
Pétrarque chante Laure. Dans la "Divine Comédie", Dante s'aventure en enfer avec Virgile.  Pétrarque et Dante ont été des pionniers. La culture humaniste se libère du seul latin, s'ouvre au grec et à la langue vulgaire comme l'italien ou le provençal. « Depuis sept cents ans l'Italie ignorait le grec ; et pourtant il s'agit de la source de toute doctrine » (Leonardo Bruni)

Le Platonisme : un triomphe soutenu par les Médicis
Quand en 1478, la foule furieuse, massacra dans les rues de Florence les Pazzi et leurs partisans qui avaient essayé de renverser les Médicis, aux cris de liberté poussés par les conjurés le peuple opposa de manière très significative la devise : «Vive Laurent qui nous donne du pain.» Ces seigneurs protégèrent aussi les lettrés, quitte à en faire des courtisans peu soucieux du petit peuple.
Mise au centre, la pensée de Platon apparut liée au groupe des humanistes gravitant autour des Médicis. Mais c'est aussi un apport de Byzance avec Argiropulo, PLÉTHON et BESSARION. Bessarion et Pléthon sont venus à Florence pour participer à un concile qui avait pour objectif de fusionner les Églises grecque et latine. Pléthon prophétisait la fin des trois religions monothéistes et l'avénement de la cité platonicienne et de sa "pia philosophia". Il impressionne Cosme qui se voit en Denys de Syracuse. Cosme incite alors Marsile Ficin à traduire et propager Platon.
Le renforcement du pouvoir des Médicis, avec Cosme puis Laurent le Magnifique, détruisit la ferveur des luttes politiques, le frémissement intense de la vie des cités-États. À l'idéal de la res publica, se substitue un seigneur qui éloigne les citoyens de la vie politique, transforme la culture — expression, instrument et programme d'une classe parvenue à la richesse et au pouvoir — en un élégant ornement de cour ou en fuite mélancolique du monde. La conscience de la crise est très vive chez les humanistes. Privé de liberté dans la sphère politique, l'humaniste se replie sur lui-même : ascèse stoïcienne, méditation sur la mort, fuite des tempêtes du monde.

 
Eugenio Garin explique :
«La cohésion limpide du premier humanisme commençait à se scinder et à s'obscurcir sous la pression de forces multiples, dont la plus importante était la culture officielle … Les humanistes, admis en tant que professeurs de grammaire et de rhétorique, s'étaient introduits avec leurs traducteurs et leurs commentaires dans les milieux académiques fermés en prétendant révolutionner la dialectique, la médecine, le droit, la métaphysique, la théologie et la morale…»

    « La rhétorique, art de gouverner et médecine de l'âme, qui régit les passions de façon subtile, se présente comme la forme la plus élevée du contact entre les hommes, comme l'expression la plus heureuse de la science de l'humanité. Toutefois en négligeant sa fonction première, la rhétorique risquait de se transformer en pure attitude littéraire, non plus soucieuse d'organiser le monde des hommes, mais complètement absorbée par un idéal esthétisant d'élégances linguistiques.»

Quelques figures de l'humanisme
• Latiniste et épicurien Cosima RAIMONDI polémiquait contre les Stoïciens, ces « philosophes rudes et inhumains, dont les sens sont assoupis et fermés, morts à tout attrait de la joie. »
• Leon Battista ALBERTI rêve d'une cité humaine harmonieuse, où la nature se plie au désir de l'art telle la pierre malléable des collines florentines. « Il est géomètre, il est astrologue, il est musicien » écrit de lui Cristoforo Landino.  La croyance dans l'astrologie est présente dans De architectura, non comme force obscure, mais lumineuse pour accroître la perfection du monde.
• À la périphérie du monde humaniste, on rencontre des figures qui s'opposent au courant dominant. Ainsi Ermolao BARBARO, en bon humaniste, reconnaît-il « deux maîtres, le Christ et les lettres », mais c'est pour condamner le mariage comme une chaîne insupportable.
• Jean PIC de la MIRANDOLE. On dit communément qu'il savait tout. Il écrivit à Barbaro : « Nous avons été célèbres, ô Ermolao, et ainsi nous serons à l'avenir, non pas dans les écoles de grammairiens, non pas là où l'on enseigne aux enfants, mais dans les académies des philosophes et dans les cénacles des savants, où l'on ne discute pas de la mère d'Andromaque ni des fils de Niobé et de semblables vanités, mais des principes des choses humaines et divines.»
Une polémique anti-astrologique intervint ; elle était due au déterminisme implicite de l'astrologie judiciaire. En effet Pic niait que les astres aient une position déterminante sur notre vie. Plus que des erreurs scientifiques il voyait un abus de l'analogie entre macrocosme et microcosme et il le dénonçait. Il croyait aux actes libres des hommes.
Pic faisait partie de ceux qui croient à la fusion des religions révélées ! « De notre vivant, les mahométans viendront à la foi chrétienne. Il y aura alors un seul pasteur pour un seul troupeau» (1497).
• Juda ABRABANEL, alias Léon l'Hébreu, composa des Dialogues d'amour publiés en 1535, hymne à l'harmonie universelle, et illustratifs des débats sur l'amour, moteur et source du progrès humain, amour qui « comme le soleil » vivifie tout.
• Marsile FICIN : Cosme de Médicis aurait voulu faire renaître à Florence l'ancienne Académie de Platon ; il chargea le fils de son médecin, Marsile Ficin, de traduire tout Platon et des textes "hermétiques" comme les "Ennéades". Sa traduction d'Hermès Trismégiste fut terminée en 1463 et publiée en 1471. Ficin adhèrait à la distinction des gnostiques entre deux types d'humanité, les simples et ignorants, non-initiés aux mystères sacrées, et ceux qui voient l'esprit caché sous la lettre : les philosophes.
• Jérôme CARDAN (De rerum varietate) : « La joie et le bonheur suprêmes, pour l'homme, consistent à connaître les arcanes secrets du ciel, les mystérieux recoins de la nature, les divins esprits et l'ordre de l'univers.»
• Giordano BRUNO  — on connaît sa triste fin. Et une citation de l'Ecclésiaste qui résume sa pensée. « Rien de nouveau sous le soleil ». Contemplateur de l'Un infini. Apôtre du travail qui libère l'homme civilisé de sa « nature bestiale » —c'est l'expulsion de la bête triomphante— et lui rend sa dignité.
• Avec Tommaso CAMPANELLA on sort du cadre de la pensée de la Renaissance. Au lieu de tourner les pages des livres, l'homme doit aborder la nature pour en tirer la connaissance. Lettre à Mgr Querengo, juillet 1607: « J'apprends plus de l'anatomie d'une fourmi ou d'une herbe que de tous les livres écrits depuis l'aube des siècles jusqu'à moi.» 

La Réforme protestante n'eut guère d'écho en Italie qui était le pays le plus avancé d'Europe. C'était à l'aube de la pensée moderne. Toute l'Europe du XVIe siècle —mais guère au-delà– fut ainsi pétrie de culture italienne. Regain de confiance en l'homme et ses possibilités, l'humanisme fut un mouvement vers les choses de la nature afin de les utiliser et dominer.

 
Eugenio GARIN - L'HUMANISME ITALIEN
Traductions de Sabina Crippa et Mario Limoni - Albin Michel, 352 pages.




 
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