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Au diable vauvert (1914) c'est un style ironique-impressionniste, si l'on peut dire… Et des points de suspension comme chez Louis-Ferdinand Céline ou dans une interview de Modiano.

Imaginez une garnison perdue tout au bout de la glaciale Sibérie, sur les rives froides du Pacifique. Vous êtes après la guerre russo-japonaise et la révolution de 1905, et avant la Grande Guerre. Evgueni Zamiatine décrit une poignée d'officiers qui pestent d'être là : le général Azantcheev, amateur de bonne cuisine, le capitaine Netchessa, les lieutenants Molotchko, Schmidt, et Tikhmen. Ces Messieurs sont accompagnés : il y a Katioucha la générale et sa soeur — "hystérique", "bourrique", "détraquée"—, la capitaine Netchessa et Maroussia, avec sa tête de petite souris, l'épouse du lieutenant Schmidt (alias Nikolaï Petrovitch).

Dans tout bon roman russe d'avant la révolution de 1917, il y a forcément des domestiques alcooliques ou stupides : c'est le cas des ordonnances Neprotochnov ou Gousliaïkine et de Larka, qui sert le général et qui est catalogué comme samovar…Et Lomaïlov, l'ordonnance du capitaine, qu'on surnomme l'ours Patapouf et qui s'occupe des petits polissons… les enfants Netchessa… J'allais oublier le pope car c'est nécessaire pour baptiser le petit Piotr. Et de passage, plus tard, les officiers d'un croiseur français : eux, est-ce qu'ils sont capables de boire de la vodka ?

Tous ces officiers vont au cercle boire et chanter des chansons à boire qui n'en finissent pas de faire chanter :

« Le pope avait un chien, et après Dieu le fils,
Il l'aimait plus que tout.
Mais le jour où son chien goba une écrevisse,
Le pope lui tordit le cou.
Il enterra son chien, et sur le frontispice
Du tombeau du toutou,
Grava ces mots témoins du triste sacrifice :
Le pope avait un chien, et après Dieu le fils
Il l'aimait plus que tout.
Mais, le jour où son chien…etc, etc…»

Le décor étant planté, deux actions s'entrelacent. Imaginez d'abord que pour tromper et l'ennui et son mari, la capitaine a eu un enfant avec certains officiers. Et elle accouche du huitième, c'est le petit Piotr. Question : Qui est le père? Tikhmen n'est pas sûr de lui. Ça se comprend un peu : « Il passait son temps à lire le diable savait quels Schopenhauer et autres Kant.» Résultat : les officiers se moquent de lui et de son pif trop long. Au baptême, j'allais oublier, il faut un parrain. Tikhmen n'y échappe pas. Mais il espère obtenir le point de vue du capitaine sur la paternité du petit dernier. Pas son poing sur la figure. Encore que…

Imaginez ensuite un officier romantique, c'est le lieutenant Andreï Ivanytch Polovets, qui a décollé de Tambov pour atterrir au beau milieu de ce cirque à la première page du récit. C'est lui «l'unique petit agneau innocent» car Zamiatine adore les comparaisons animalières. Romantique, Andreï Ivanytch sait jouer du piano : des sonates, du Grieg. Vous croyez qu'il en jouera pour Maroussia? Vous avez raison. Mais avec quelles conséquences ? Pas si agneau que ça, le Polovets. Parfois il s'imagine qu'un coup de révolver abolirait le Schmidt. Qu'en penserait Maroussia ?

 

«Au diable vauvert» (Na koulitchkakh) est un roman assez court (132 pages) que les éditions Verdier ont fait suivre d'une grosse nouvelle d'environ 50 pages :
 
Avec "Alatyr" (1915) on sent encore un parfum de Gogol, et le lecteur passe du rire au sourire et inversement. Mais c'est un humour différent car Alatyr est une curieuse petite ville où les filles ne trouvent plus de mari et où on relève une certaine tendance aux diableries. Zamatiane nous montre deux filles bonnes à marier. Glaphira la fille du commissaire, qui rêve d'un mari toutes les nuits. Et la fille du pope, Barbara, qui est un peu vampire.
Arrive un Prince-et-Postier. Capable de rompre le sort jeté sur Alatyr ? Comme les notables du lieu, Kostia, le jeune poète manqué devenu employé de la poste, ira apprendre l'espéranto à leur côté. (Au fait, à l'été 1914 il devait se tenir un congrès espérantiste…). Le jour où on donnera un bal à Alatyr, qui donc ira danser avec le Prince du Monde ?

Du même auteur, j'ai lu le recueil de textes intitulé « La Caverne » (10/18 n° 2178) — que j'ai trouvé d'un intérêt moindre.

En revanche, je recommande « L'Inondation », bref roman d'à peine 90 pages paru chez Solin en 1988. Ça se passe à Saint-Pétersbourg, c'est dramatique. Sophia n'a pas d'enfant. Trofim Ivanytch et Sophia "adoptent" alors Ganka, la fille du menuisier, leur voisin décédé. Les gamins du quartier jouent à un nouveau jeu, le "Koltchak". « Celui qui faisait Koltchak se cachait, les autres le cherchaient puis, l'ayant trouvé, le fusillaient du bout de leurs bâtons, au son des tambours, en chantant. Le vrai Koltchak avait été lui aussi fusillé, à présent plus personne ne mangeait de viande de cheval, dans les magasins on vendait du sucre, des caoutchoucs, de la farine.» La guerre civile est finie.
Les eaux de la Néva inondent l'île Vassilievski : il faut évacuer le rez-de-chaussée. Quelles relations y aura-t-il entre Sophia et Ganka ? C'est le dernier texte publié par Zamiatine avant l'exil de 1929.

Et puis aussi bien sûr, l'anti-utopie fondatrice qu'est «Nous autres», livre victime d'une interdiction de publication en URSS entre 1931 et 1988.

Evgueni ZAMIATINE. Au diable vauvert
Verdier, 2005. Traduit par J.-B. Godon. ISBN: 2-86432-458-X



 
Tag(s) : #LITTERATURE RUSSE