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En 121 brefs chapitres, Machado de Assis raconte l'histoire Paolo et Pedro les jumeaux nés dans un ménage de la grande bourgeoisie carioca qui habite le quartier de Botafoga. Leur mère consulte une voyante, la métisse du Castelo, pour connaître leur avenir : « Choses à venir !» Nous n'en saurons davantage qu'en lisant le livre.

Les jumeaux grandissent, deviennent rivaux en politique (ils sont élus députés des deux partis opposés, monarchiste et républicain, dans le contexte de la chute de l'empire), et rivaux en amour avec la belle Flora. Celle-ci périt devant le non-choix entre Paolo et Pedro. Devant la tombe de la belle Flora, les jumeaux se réconcilient comme leur mère le souhaitait, mais très temporairement, et leur opposition éclate de nouveau dès leur rentrée parlementaire.

Machado de Assis a écrit un roman léger et frais. Il intervient fort souvent dans le récit en s'adressant au lecteur avec toujours une pointe d'ironie. « Je sais qu'il existe un point obscur dans le chapitre précédent ; j'écris celui-ci pour l'éclairer.» Le roman est de plus présenté comme étant trouvé dans les cartons d'un ami de la famille, le conseiller Airès, que la mère des jumeaux avait chargé de préciser la réalité de leurs penchants pour Flora et de Flora pour les jumeaux. Mais c'était sans issue : « Finalement, l'imagination [de Flora] fit des deux garçons une unique personne.»

« Barbara entra, tandis que son père prenait sa guitare et passait sur le palier de pierre, devant la porte de gauche. C'était un petit être, léger et ailé, en jupe brodée et chaussé de mules. On ne pouvait lui dénier un corps gracieux. Ses cheveux, ramassés sur le haut de la tête par un morceau de vieux ruban, lui faisaient une calotte naturelle à laquelle un brin de fleur jaune tenait lieu de houppe. Il y a là déjà quelque chose d'une prêtresse. Le mystère était dans les yeux. Ils étaient opaques, mais pas toujours et pas au point de n'être jamais également pénétrants et perçants - et dans ce dernier cas, ils étaient aussi fixes, si fixes et si perçants qu'ils entraient au plus profond de vous, fouillaient votre coeur et ressortaient, prêts à une nouvelle entrée et à une nouvelle exploration. Je ne te mens pas en disant que toutes deux ressentirent comme une fascination. Barbara les interrogea Natividade dit pourquoi elle venait et lui remit les portraits de ses enfants et des mèches de leurs cheveux; on lui avait dit que c'était suffisant.

    - C'est suffisant, confirma Barbara. Ces garçons sont à vous?

    - Oui.

    - Visage de l'un égale visage de l'autre.

    - Ils sont jumeaux, ils sont nés ii y a un peu plus d'un an.

    - Vous pouvez vous asseoir.

     Natividade dit tout bas à Perpétua que « la métisse était sympathique », pas assez bas cependant pour que celle-ci ne pût l'entendre aussi ; et cela, peut-être volontairement, par crainte de la prédiction et dans l'espoir d'obtenir un heureux destin pour ses fils. La métisse alla s'asseoir à la table ronde qui se trouvait au centre du salon, tournée vers elles. Elle plaça les cheveux et les portraits devant elle. Elle les regarda, regarda la mère, alternativement, posa à celle-ci quelques questions, et contempla un moment portraits et cheveux, bouche ouverte et sourcils froncés. Il m'est pénible de dire qu'elle alluma une cigarette, mais je le dis parce que c'est la vérité, et que la fumée sied à la fonction. Dehors, le père effleurait la guitare de ses doigts, en murmurant une chanson du sertão du Nord :

        Meninci da sala branca

        Saltadeira de ria cho...

   Tandis que montait la fumée de la cigarette, le visage de la voyante changeait d'expression, radieux ou sombre, interrogatif ou assuré. Barbara se penchait sur les portraits, serrait dans chaque main une mèche de cheveux, et les fixait, les sentait, les écoutait, sans l'affectation que tu vois peut-être dans ces lignes. De tels gestes ne peuvent être décrits naturellement. Natividade ne la quittait pas des yeux, comme si elle voulait lire à l'intérieur d'elle. Et ce ne fut pas sans grand étonnement qu'elle l'entendit demander si les garçons s'étaient disputés avant de naître.

    - Disputés?

    - Disputés, oui, Madame.

    - Avant de naître?

    - Oui, Madame, je vous demande s'il ne leur serait pas arrivé de se disputer dans le ventre de leur mère ; vous ne vous souvenez pas?

    Natividade, qui n'avait pas eu une gestation paisible, répondit qu'elle avait effectivement ressenti des mouvements extraordinaires, répétés, et des douleurs, et des insomnies... Mais alors, de quoi s'agissait-il? Pourquoi se seraient-ils disputés ? La métisse ne répondit pas. Peu de temps après, elle se leva et tourna autour de la table, lentement, comme somnambule, les yeux ouverts et fixes; puis elle posa de nouveau son regard tantôt sur la mère, tantôt sur les portraits. Maintenant elle s'agitait davantage, en respirant fort. Tout entière, visage et bras, épaules et jambes, tout entière, et cela ne suffisait pas pour arracher la parole au Destin. Enfin, elle s'arrêta, s'assit épuisée, jusqu'à ce qu'elle se lève d'un bond et s'adresse aux deux dames, si radieuse, les yeux si vifs et chaleureux que la mère s'y accrocha et ne put s'empêcher de lui prendre les mains et de lui demander anxieusement :

    - Alors? Parlez, je peux tout entendre.

Barbara, pleine de flamme et de rire, eut un soupir de plaisir. Le premier mot parut lui monter à la bouche, mais se retira dans son coeur, sans avoir franchi ses lèvres ni les oreilles d'autrui. Natividade réclama la réponse, qu'elle lui dise tout, absolument tout...

    - Choses à venir! murmura finalement la métisse. - (Extrait, pages 19-21).


« Esaü et Jacob » (Éd. Métailié, 2005, 332 pages, traduit par Françoise Duprat) est un curieux roman de Joaquim-Marias Machado de Assis (1839-1908). Il a été publié à Rio de Janeiro en 1904…

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