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    « Hautes Terres. La guerre de Canudos » publié par les Éditions Métailié est un livre totalement à part. Euclides da Cunha, était un ingénieur militaire et il s'est occupé de chemins de fer, ayant refusé une carrière politique. Il a été correspondant de l'Estado de São Paulo ; il s'est rendu sur place en 1897. Son livre a eu un énorme succès au Brésil dès sa parution en 1902. Mais, après une expédition en Amazonie en 1905, Euclides da Cunha n'a pas réalisé la carrière d'écrivain auquel on le croyait promis car il a trouvé la mort en 1909 dans un crime passionnel. Euclides da Cunha est aujourd'hui le nom d'une petite ville à quelques dizaines de kilomètres de Canudos sur la route menant au sud vers Bahia (Salvador).

    "Hautes terres" (Os Sertões) c'est d'abord un ouvrage scientifique qui détaille la géologie, la faune, la flore du Nordeste. C'est assez épuisant à lire. Puis ça devient un traité d'histoire et de sciences sociales qui étudie le peuplement, les mentalités de ceux qu'on appelle les sertaneijos, ceux qui vivent dans l'intérieur du Nordeste, rythmé par le cycle de la pluie et de la sécheresse d'un climat torride. Les esclaves que l'on vient de libérer en 1888 travaillent dans les plantations et les villes du littoral. À l'intérieur vivent des métisses de Portugais et d'Indiens, très marqués par l'évangélisation, sans compter la précarité de leur situation.

    Dans le village de Canudos s'installe un groupe qu'on peut qualifier d'évangélique. Sous la direction d'Antônio Conselheiro, il regroupe des pauvres et des bandits dans une sorte de christianisme social qui refuse l'autorité de l'évêque comme celle du pouvoir de la République nouvelle et pratique des razzias contre les fermes et les villes à l'entour. La majeure partie du texte consiste dans le récit des expéditions militaires successives pour écraser Canudos. Depuis Bahia, le chemin de fer ne mène pas loin. Il faut ensuite traverser ces "hautes terres" sèches qui donnent la moitié du titre, pour arriver dans le site de vallée où se situe cette localité. Expédition après expédition, l'auteur énumère tous les officiers qui participent au combat. Il dénonce le mauvais commandement des troupes, l'insuffisance des moyens. Il décrit aussi la résistance acharnée des soldats de Canudos, pauvres et fanatiques, jusqu'à leur écrasement final, maison par maison.

    Cette cruelle anti-épopée brésilienne est inoubliable et sa lecture est une épreuve. Sans prendre ouvertement partie pour les "résistants" de Canudos, l'auteur qui est socialement proche des généraux et des politiques, décrit avec tant de détails les horreurs subies par les combattants, que nous sommes obligés de penser à des guerres plus récentes, celle d'Algérie ou celle du Vietnam. En même temps, on entrevoit vers quel avenir de violence sociale s'est engagé le Brésil. Avec "Diadorim", puis avec "La Cité de Dieu" de Paolo Lins, cette importance de la violence brésilienne sera confirmée 50 puis 100 ans plus tard.

Extrait, pages 167-168

 « La guerre de Canudos fut un reflux dans notre histoire. Nous eûmes soudain devant nous, révoltée et prenant les armes, une vieille société, une société morte, galvanisée par un fou. Nous ne la connaissions pas. Nous ne pouvions pas la connaître. Mais les aventuriers du XVIIe siècle auraient remarqué en elle d'antiques relations, tout comme les illuminés du Moyen Age se sentiraient à l'aise, dans notre siècle, parmi les démonopathes de Versegnis" ou les Stundistes de Russie. (…)
    « Chez nous, le phénomène fut encore plus compréhensible. Alors que nous vivions depuis quatre cents ans sur un immense littoral où s'estompaient les reflets de la vie civilisée, nous reçûmes à l'improviste la République, comme un héritage inattendu. Soudain, nous nous élevâmes, entraînés par le torrent des idéaux modernes, et laissant, dans la pénombre séculaire où ils gisent au centre du pays, un tiers de nos gens. Trompés par une civilisation d'emprunt, moissonnant, dans un travail aveugle de copistes, tout ce qui existe de meilleur dans les codes organiques des autres nations, nous sommes parvenus, en usant de révolutions et en refusant de transiger si peu soit-il avec les exigences de notre propre nationalité, à aggraver le contraste entre notre façon de vivre et celle de ces rudes compatriotes, qui sont plus étrangers dans ce pays que les immigrants d'Europe. Car ce n'est pas la mer qui les sépare de nous, ce sont trois siècles...
    « Et quand, du fait d'une imprévoyance indéniable, nous laissâmes se former parmi eux un noyau de maniaques, nous ne sûmes pas comprendre le sens supérieur de l'événement. Nous en réduisîmes l'esprit au concept étroit d'une préoccupation partisane. Nous ne pûmes que rester stupéfaits, exposés à toutes les erreurs, devant ces aberrations monstrueuses; et avec un courage digne de meilleures causes, nous les chargeâmes à coups de baïonnettes, rééditant à notre tour le passé dans une entrada sans gloire, ouvrant à nouveau dans ces malheureux parages les routes effacées des bandeiras...
Nous vîmes dans cet agitateur sertanejo, dont la révolte était un aspect de sa propre rébellion contre l'ordre naturel, un adversaire sérieux, un paladin obstiné du régime éteint, capable de renverser les institutions naissantes.
    « Et Canudos devint la Vendée...»
 
Mike Davis dans ses "Génocides tropicaux…" a consacré plusieurs pages à Canudos au chapitre des "révolutions millénaristes". En se fondant sur des travaux récents, il conclut non à l'existence d'une rébellion du sertão, « mais simplement tentative pacifique de retrait du monde au sein d'une communauté millénariste autonome… »
 
• Euclides da Cunha : Hautes terres. La guerre de Canudos
Éditions Métailié, coll. Suites, 1997, 528 pages. Traduit par Jorge Coli et Antoine Séel


 
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