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On laissera de côté la polémique causée
par l'emploi provocateur du mot "génocide" dans le titre français
(et "holocaust" dans le titre original en anglais)
pour ne considérer que l'intérêt de l'essai.

 
Le sous - titre est plus explicite :
 
Catastrophes naturelles et famines coloniales (1870-1900)
Aux origines du sous-développement.

On connaît la thèse essentielle de Paul BAIROCH : vers 1700, le niveau de vie des différentes aires de civilisation est à peu près identique. C'est donc plus récemment, et particulièrement au XIXème siècle, que les différences sont apparues et se sont creusées. Le chercheur original qu'est Mike DAVIS, réputé pour sa connaissance de l'histoire de Los Angeles, montre dans ce livre comment les différences se sont creusées au XIXè siècle, bien avant qu'Alfred Sauvy ne lance l'expression "Tiers monde" en 1952.

Cette amorce du sous-développement qu'examine Mike Davis est étudiée dans une période particulièrement tragique marquée par la simultanéité de plusieurs événements. C'est la série des calamités naturelles : le Niño et les sécheresses qui s'abattent sur l'Inde, la Chine, le Brésil, etc, les famines exceptionnelles dans ces mêmes pays, la nouvelle poussée de l'expansion coloniale, la nouvelle phase de la mondialisation (centrée sur Londres, sa City et sa £ sterling, sa révolution des transports (navigation à vapeur, canal de Suez) et des télécommunications (télégraphe).

 
Cet ouvrage reposant massivement sur des travaux de spécialistes diffusés par des publications américaines, il me paraît plus utile de fournir un aperçu de son contenu que d'entrer dans des polémiques sur l'interprétation donnée par l'auteur (systématiquement anti-libéral).

La première partie est consacrée à la Grande Sécheresse de 1876-1878. Le chapitre I  traite de l'Empire des Indes qu'administrait au nom de la reine Victoria le vice-roi Lytton. La domination britannique est sans pitié pour les Indiens que l'une des pires sécheresses de leur histoire fait basculer dans la famine. Tandis que plusieurs millions d'habitants de l'Empire des Indes périssent de faim et de son cortège d'épidémies, des négociants exportent du blé vers l'Angleterre.

Le chapitre 2 montre l'extension de cette famine hors de l'Inde. En Chine, la catastrophe résulte pour partie de l'effondrement de capacité de l'État à administrer des secours comme dans les périodes antérieures, particulièrement dans le Chine du nord, dans le Shanxi. L'Occident a réagi par l'envoi de missionnaires. Au Brésil, la Grande Seca a sévi au Nordeste (sertão) en 1876-1878 : des milliers de retirantes se sont enfuis vers le littoral tandis que plus de 80 % des troupeaux étaient détruits.

Le chapitre 3, "Messies et Canonnières", (titre qui convient davantage au chapitre 6), envisage les victimes dans les autres pays tropicaux ou assimilés : Corée, Vietnam, Bornéo et l'ensemble des Indes néerlandaises, Philippines, Nouvelle-Calédonie, Angola, Afrique du sud, Égypte, Maroc, etc. L'auteur esquisse un bilan de cet épisode 1876-1878. En Inde, pas moins de 7 millions de morts. Au Maroc, peut-être 25 % de la population. Au Brésil, 50 % de la population du Ceara. Le Shanxi perdit tant d'habitants (95 %) qu'il ne retrouva sa population de 1875 qu'en 1953.

La seconde partie examine les conséquences des épisodes d'El Niño de 1888 à 1902, en relation avec le contexte impérialiste.

« La Grande Sécheresse des années [1876-1878] ne fut que le premier acte d'une tragédie planétaire qui en compta trois. Des millions d'autres victimes, voire des dizaines de millions, allaient succomber dans le monde entier pendant les sécheresses liées à El Niño en 1888-1891, et surtout entre 1896 et 1902 » écrit Mike Davis au début du chapitre 4.

Entre les deux premières périodes se mit en place un grand marché mondial du blé dont le télégraphe permit une spéculation réagissant vite. L'auteur montre peu d'exemples de rébellions de peuples affamés contre les exportations : il mentionne en Corée la société Tonghak (Sagesse orientale) d'inspiration anti-occidentale et anti-confucéenne, mais ce sont les armées chinoise et japonaise qui intervinrent contre cette rébellion, ce qui conduisit à la première guerre sino-japonaise. La Russie fut touchée par la sécheresse et la famine en 1891-1892 dans la vallée de la Volga et au sud de l'Oural ; mais « les secours organisés par les autorités réussirent à empêcher que le taux de mortalité augmente de plus de 1 [point de pourcentage] dans les provinces affectées » de 1881 à 1892. La situation fut bien plus dramatique en Éthiopie et au Soudan. Certains estiment qu'un tiers de la population de la Corne de l'Afrique disparut en 1892. Au Soudan, la famine écrasa les partisans du Mahdi plus que les armées anglaises : ces "hécatombes darwiniennes" provoquèrent l'extinction complète de plusieurs tribus.

Le chapitre 5, "le carnaval des squelettes", nous fait revenir en Inde pour la famine de 1896-1897. Cette fois-ci on voit une agitation nationaliste organisée, celle du Poona Sarvajanik Sabha, animée par Bal Gandaghar TILAK. On constate aussi des réactions en Grande-Bretagne (de Florence Nightingale par exemple). La peste bubonique fit son apparition à Bombay dès l'été 1896 : c'est à peu près l'époque où Alexandre Yersin en découvrait le bacille à Hong kong tandis que le vice-roi achevait la construction du Mémorial de la Reine Victoria à Calcutta et que Kipling songeait à un fardeau de l'homme blanc. Le pouvoir colonial britannique organisa des "poorhouses" qui n'ont guère concouru à réduire la mortalité. Alors que l'Inde était affamée en 1899-1902, le vice-roi Curzon appelait à la générosité les patriotes indiens en faveur d'un Fonds de guerre destiné à financer les dépenses de Lord Kitchener dans le Transvaal ! En avril 1900, le choléra entama son périple dans le sous-continent. Pierre Loti qui parcourut en train une partie du pays témoigna de la désolation (in "L'Inde sans les Anglais") dans le Rajputana et le Gujarat : « Quatre wagons de riz sont attelés derrière nous, et il en passe ainsi chaque jour; mais on ne leur en donnera point (…) c'est destiné aux habitants des villes, à ceux qui ont encore de l'argent et qui paieront.»
En 1901 la revue The Lancet estimait à 19 millions le nombre des victimes de cette famine. Un autre épisode fit 2 ou 3 millions de victimes dans les Provinces centrales en 1907-1908 puis la peste ferait 8 millions de morts jusqu'en 1914. Ces saignées freinèrent quelque peu la croissance démographique. Entre 1891 et 1921, la population de l'Empire des Indes passa quand même de 282 à 306 millions d'habitants : mais « on était loin de l'explosion malthusienne » note Mike Davis.

Le chapitre 6, "Révolutions millénaristes" montre d'abord les réactions populaires en Chine à partir de 1897, suite aux inondations catastrophiques en Chine du nord. Dans centaines de villages sont noyés. Le banditisme se développe, attaquant les missions étrangères que l'armée allemande vint protéger dans le Shandong. Le pays se dirige alors vers l'insurrection des Boxers anti-chrétiens et xénophobes. Les leaders des Yiheqan, leurs précurseurs, furent exécutés en décembre 1898 alors que la sécheresse succédait à l'inondation en Chine du nord. Les Boxers scandaient le mot d'ordre « Vive les Qing, mort aux étrangers !» et l'impératrice douairière déclara la guerre aux pays occidentaux. Aux millions de morts de faim et de maladies allait s'ajouter ceux de la campagne d'extermination menée par les troupes de von Walderseee « auquel le Kaiser avait ordonné de rivaliser de férocité avec Attila » et des autres armées étrangères.
Dans le même chapitre passionnant, Mike Davis nous transporte au Brési lpour assister à la guerre de la Fin du monde, ainsi qu'il appelle les opérations de l'armée brésilienne contre les adeptes d'Antonio Conselheiro regroupés à Canudos. Ce millénarisme avait pris racine dans la Grande Seca de 1876-1878 et il mêlait des tendances apocalypyiques et messianiques. À la différence de Canudos, l'autre utopie sociale et religieuse, celle du père Cicero à Juazeiro ne fut pas écrasée par l'armée. L'analyse de Mike Davis s'écarte quelque peu de celle d'Euclides Da Cunha (Os Sertões, 1902 — en français sous le titre Hautes Terres- cf. article sur l'année du Brésil). S'appuyant sur les travaux de Robert Levine, Mike Davis montre bien le contexte de cette crise. Non pas une révolte de paysans fous de Dieu, mais l'acharnement des élites brésiliennes contre ceux qui occupent la fazenda abandonnée de Canudos appartenant au plus gros propriétaire foncier de l'État de Bahia, le baron de Jeremoabo, tandis que le nouveau régime fédéral et républicain, fier de son idéologie comtienne, appuyée sur le dynamisme économique du Sudeste, laisse les oligarques locaux gouverner à leur guise des périphéries comme le Nordeste (Voir pages 207-214).
Dans ce même chapitre, l'auteur évoque aussi les drames de Negros (Philipines) où Dionisio Sigobela, alias Papa isio, mène la guérilla contre les Espagnols puis les Américains, et mentionne aussi des drames en Afrique australe.

Ce n'était pas la Belle Époque ! Surtout qu'El Niño s'est mis de la partie.

"La recherche d'ENSO" est le titre de la troisième partie. L'auteur aborde "le mystère des moussons" (chapitre 7) et la description des "climats de famine" (chapitre 8). Pour la compréhension des moussons et du Niño (alias ENSO : oscillation australe) il est préférable d'utiliser… un manuel de géographie. Mais l'auteur donne d'intéressantes précisions historiques, notamment comment, au XIXè siècle, on a voulu mettre en rapport les taches solaires et les variations des moussons en Inde. Après le Niño, la Niña : c'est en 1985 que George Philander baptisa ainsi ce phénomène connu pour être à l'origine, après les sécheresses, de fortes inondations comme ce fut le cas en Chine en 1898 ou plus récemment en 1998. Avec les "climats de famine", l'auteur fait le tour du monde des anomalies pluviométriques (plusieurs tableaux utiles, notamment page 289 pour l'Afrique de l'Est depuis 1828; page 294 pour la région de la Volga; page 296 les principaux événements ENSO de 1782 à 1998.)


Dans la quatrième partie, Écologie politique des famines, le chapitre 9 expose "les origines du tiers monde" et les chapitres 10, 11 et 12 approfondissent les études de cas sur Inde, Chine et Brésil. L'originalité est, à partir d'exemples, de confronter les facteurs historiques, endogènes et exogènes aux aléas climatiques.

On apprend ainsi qu'en Inde et mieux encore en Chine, il y eut avant 1800 des systèmes complexes et efficaces par lesquels l'État maîtrisait l'usage agricole de l'eau, contrôlait le commerce des céréales, constituait et gérait des stocks de blé ou de riz pour éviter les pires famines.

 
« Autrement dit, au moment où l'Inde et la Chine ont fait leur entrée dans l'histoire moderne, elles n'étaient pas ces misérables "terres de famine" chères à l'imaginaire occidental. Il ne fait pas de doute que l'intensité du cycle d'ENSO de la fin du XIXè siècle –qui n'a sans doute été égalée ou surpassée que trois ou quatre fois au cours du dernier millénaire– entre pour une large part dans l'explication des catastrophes des années 1870 et 1890. Mais elle est loin d'être l'unique variable indépendante. Un poids causal équivalent, voire supérieur, doit être attribué à la croissante vulnérabilité des sociétés d'Asie du Sud, de Chine du Nord, du Nordeste brésilien et d'Afrique australe face aux risques climatiques à la fin de l'ère victorienne.» (p. 314-315)


Et cette vulnérabilité a été principalement provoquée par l'impérialisme occidental, entendez l'intervention ou la domination britannique — ce qui explique le sous-titre de l'édition originale. Celle-ci a intégré des millions d'agriculteurs des tropiques au marché mondial au moment de la baisse du coût du transport maritime, notamment après l'ouverture du canal de Suez en 1869.

La route des Indes fut, on le sait, vitale pour Londres : Mike Davis a plongé dans de multiples travaux de chercheurs —notamment Indiens— pour nous révéler à quel point la domination britannique exerça une ponction fiscale ahurissante sur le sous-continent, fut indifférente à l'endettement croissant des paysans indiens auprès des usuriers locaux, laissa dépérir les systèmes traditionnels d'irrigation, brisa l'industrie textile indienne en drainant le coton vers Manchester, utilisa les chemins de fer pour exploiter l'Inde et non pas pour l'aider à se développer, etc. « Entre 1875 et 1900, période au cours de laquelle eurent lieu les famines les plus terribles de l'histoire de l'Inde, les exportations de céréales passèrent de trois millions à dix millions de tonnes par an.» L'essor imposé des cultures d'exportations est une cause plusieurs fois soulignée de l'involution qui mena au cercle vicieux du sous-développement. C'est le cas du coton au Maharashtra, du blé dans la vallée de la Narmada au Madhya Pradesh (j'utilise les noms actuels), de l'indigo au Bihar, ou du pavot au Bengale [l'auteur persiste à parler de "culture de l'opium…]. Ces cultures commerciales détournent les paysans des cultures vivrières : ils doivent acheter pour se nourrir — pourquoi est-ce un problème ? L'inconvénient vient du fait que les paysans sont sans cesse endettés auprès d'intermédiaires qui leur achètent à bas prix leur récolte même quand les cours mondiaux sont favorables.

 
Trois cartes pour illustrer les famines successives dans l'Empire des Indes:
1876-1878 / 1896-1898 / 1899-1902
 
1876-1878
 
1896-1897
 
1899-1902


La Guerre de l'Opium a été l'événement capital de "l'ouverture de la Chine" à l'influence occidentale, britannique principalement. L'opium des pavots cultivés au Bengale est exporté en Chine : s'il va contribuer à la décadence de l'Empire du Milieu, sapant la morale des mandarins, c'est que l'Empire a commencé à rencontrer des problèmes qui s'accumulent depuis plusieurs décennies. L'État pékinois, dont la population a assez fortement augmenté au XVIIIème siècle au point de rendre fragiles les performances alimentaires, n'arrive plus à entretenir les digues du fleuve Jaune ni le Grand Canal. Vers 1800, tout semblait encore en place dans "le système de contrôle des crues du fleuve Jaune, entièrement reconstruit par le grand ingénieur Pan Jixun entre 1577 et 1589".
Le financement de la guerre de reconquête du "far west" chinois, l'affrontement avec la série des révoltes intérieures (Taïpings —20 à 40 millions de victimes selon les estimations—, Nian, Boxers…), la montée de la corruption : tout ruine progressivement le système qui avait été si efficace. Mike Davies décortique bien ces facteurs internes (au point que cela affadit la thèse de la responsabilité impérialiste britannique, au contraire de l'étude du cas des Indes). Dans cet effondrement progressif, c'est la Chine du Nord, plus fragile au plan écologique, qui sombre en premier, particulièrement le Shaanxi. Le changement de cours du fleuve Jaune en 1855 a des conséquences dramatiques que l'Empire ne peut plus combattre. On comprend le ralliement ultérieur des paysans au programme du PC maoiste qui promet de réparer le système hydraulique chinois.

Dans le sous-développement du Brésil, on connaît généralement la succession de cycles liés à un produit (l'or, l'hévéa, le café, le cacao, etc). L'auteur nous montre un Nordeste qui a connu une prospérité éphémère en produisant du coton pour l'Angleterre au temps de la guerre de Sécession puis qui décline entre 1873 et 1914 quand l'Angleterre cesse ses achats tandis que le café enrichit le Sudeste, région vitale désormais, qui a remplacé en 1889 l'Empire par la République. Le changement de régime laisse cependant le Brésil dans la dépendance financière totale vis-à-vis de Londres, notamment de la banque Rothschild. L'énorme service de la dette empêche le gouvernement fédéral de faire le moindre effort en faveur du développement du Nordeste. Le pouvoir pauliste laisse les pauvres, "caboclos" et autres "sertanejos", sous la domination des latifundistes. Se forge alors l'image que le cinéma va donner du Nordeste : l'espace des "cangaceiros".

 
Mike DAVIS - Génocides tropicaux.
Catastrophes naturelles et famines coloniales (1870-1914) Aux origines du sous-développement. - Traduit de l'anglais par Marc Saint-Upéry. 479 pages. La Découverte (2003, 2006 pour l'édition de poche)

Titre original : Late Victorian Holocausts. 
El Niño Famines and the Making of the Third World.
Verso, Londres, 2001.

Lien vers Wikipedia, article en anglais sur Mike Davis



 

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