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« L'Interrogatoire » met en scène une prisonnière politique et un enquêteur déroutant qui s'exprime hors sujet plus qu'il n'interroge. Au lieu d'aveux spontanés ou forcés, la prisonnière devra produire chaque jour un dessin représentant  la maison et les conjurés.

« Biographie-Robot » est une longue nouvelle qui se tisse avec des scènes de conversation entre les employées de banque de l'Agence 46, des séquences de biographie du camarade Scarlat et du camarade Cotiga qui n'en font qu'un, et des extraits de conférences d'un mystérieux institut de recherches. On apprendra finalement que le camarade Scarlat propose à sa hiérarchie un moyen pour remplacer le pétrole afin d'en exporter davantage puisque le régime veut se désendetter au plus vite. Les passages de fiches biographiques pastichent les "bios" des membres des partis communistes.

« Une fenêtre sur la classe ouvrière » montre un ouvrier qui vient faire des réparations chez un intellectuel. Outre cent lei par intervention, il en obtient une aide pour déposer des plaintes contre son employeur.

« L'imperméable » est découvert par Dina, épouse d'un important apparatchik, au lendemain d'un dîner qui avait réuni trois couples.

 
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Les histoires, par elles-mêmes, ont un intérêt plutôt maigre. Norman MANEA révèle dans ces quatre nouvelles une écriture peu fluide parfois, avec force répétitions, mais un penchant pour les phrases sans verbe comme pour illustrer les pénuries du régime Ceaucescu, ce que certains lecteurs peuvent juger indigeste ou irritant — surtout dans le dernier texte. Le tout est "égayé" –si l'on peut dire– d'allusions aux répercussions désastreuses du régime communiste sur la vie quotidienne des Roumains jusqu'en 1989 : autobus rares poussifs et bondés ; pannes d'électricité ; chauffage réduit à 12°C ; pénuries alimentaires ; cigarettes américaines servant de bakchich... Le régime communiste est critiqué avec une ironie parfois cinglante mais aussi avec une amertume compréhensible. Norman Manea, qui a survécu à la shoah, a dû s'exiler en 1986 pour fuir la Securitate et s'établir à Berlin puis à New York. Il est l'écrivain roumain le plus traduit dans le monde.
 

 
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Extrait de « Biographie-Robot »
    Sucre d'orge avait répété à la camarade Carmen* le secret que lui avait confié à un moment donné l'épouse trompée. Puis ç'avait été au tour de la kamaradnaïa Inotchka d'être mise au courant des week-ends en province du camarade capitaine Voicila. Du coup, Poussin aussi avait eu vent du fin mot de l'affaire ! Poussin n'aurait pas soufflé mot, un vrai tombeau, celle-là, le genre qui préfère vous tenir plutôt que de vous vendre, mais elle avait éclaté de rire. Elle avait eu le fou rire, tout simplement ! Viorica avait compris, bien évidemment, comment n'aurait-elle pas compris, il n'y avait que ça qui pouvait la faire rire, cette planche à repasser, avec sa voix de bouillonnements souterrains, celle qui leur fait perdre les pédales à tous, qui les fait se retourner pour rencontrer son grand regard fixe et candide, alors là, candide à cent pour cent... Et comment diable ne pas rire, après tout? Il en fallait, du muscle, pour se retenir! Donc: le camarade mari s'en va en mission en province, avec une valise et tout le nécessaire, pour atterrir chez la petite voisine du rez-de-chaussée ! Il s'enferme là-dedans tout le temps que dure la mission, avec tout ce qu'il faut : bouffe, zizique, couette et guilis-guilis. Je vais sortir la poubelle, annonce un beau jour Coralia. Bouge pas, il fait un froid de canard, je vais y aller, moi, intervient galamment le partenaire. Comment ça, tu vas y aller, lance, surprise, l'hôtesse du plaisir. Il est tard, on ne risque pas de me voir, répond le pauvre bougre en attrapant la poubelle. Il sort sur la pointe des pieds. Silence total, aucun œil ennemi. Notre artiflot en pyjama et pantoufles se glisse donc, ni vu ni connu, jusqu'à la benne. Il soulève le couvercle et vide la poubelle. Il reprend sa poubelle, va à l'ascenseur, appuie sur le bouton. Il prend l'ascenseur... jusqu'au quatrième étage, où il habite L'appartement était juste à côté de l'ascenseur. Il sonne, l'imbécile. Comme d'habitude, pour rentrer chez lui. Voilà l'histoire en lieu et place du rez-de-chaussée adultère, l'étage conjugal ! Elle vous joue de ces tours, la mémoire, juste au moment où vous vous y attendez le moins. Le pauvre malheureux en pyjama et poubelle à la main s'est donc retrouvé nez à nez avec notre collègue Viorica, sa propre femme. Ne pas rire, ben voyons, comment ne pas rire ?... Même cette pète-sec de Poussin, évidemment ! Comment ne pas rire, et comment pardonner à celui qui vous a livré au rire des autres ?...
 
* Carmen est le chef de bureau. Viorica, Inotchka, Sucre d'Orge et Poussin sont les prénoms et surnoms des secrétaires. Viorica est l'épouse du capitaine Voicila.
 
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• Norman Manea  - Le bonheur obligatoire
traduit du roumain par Alain Paruit et André Vornic
Points  n°1536 - 2006. 252 pages. ISBN 2-7578-0097-3

• Peut-être vaut-il mieux lire d'abord son
« Retour du Hooligan » qui vient d'être primé.

 
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Tag(s) : #EUROPE CENTRALE ET BALKANIQUE, #ROUMANIE, #MITTELEUROPA