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Tout le monde connaît l'Opportuniste* de Jacques Lanzmann interprété par Jacques Dutronc. Il « retourne sa veste, toujours du bon côté.» (Voir les paroles en notes à la fin.) Ah, le bienheureux ! D'autres retournent leur veste du mauvais côté : ainsi Benjamin Constant, après des années d'opposition farouche à Bonaparte, s'est-il rallié –et sans qu'on le lui demande– à l'Empereur lors des Cent-Jours, parce qu'il espérait soutenir un projet libéral avec les Actes additionnels ; mal lui en prit, le 18 juin 1815 ce fut Waterloo. D'autres furent encore plus mal inspirés : Pierre Pucheu crut habile de trahir Pétain pour de Gaulle, qui le fit exécuter. C'était il y a longtemps… Savez-vous que des girouettes se rencontrent encore de nos jours ? En 1992 Laurent Fabius s'est battu pour l'Europe. En 2005 il l'a assassinée d'un coup de poignard dans le dos de sa Constitution. On pourrait multiplier les exemples, sans prouver grand chose. Le propos de Pierre SERNA* est d'ériger la girouette en sujet noble. Pour cela, il remonte à notre glorieuse révolution. Nous indiquerons d'abord le parcours auquel l'auteur nous convie (Tour d'Horizon) puis nous indiquerons de manière critique certains aspects de l'ouvrage (Points cardinaux).


           Tour d'horizon           

L'ouvrage de Pierre SERNA comprend trois grandes parties. Une première partie sur le thème du TRANSFUGE –ou CAMÉLÉON– utilise des textes de Balzac ("Les Employés" et "Le Député d'Arcis"), Stendhal ("Lucien Leuwen"). L'auteur s'appuie aussi sur des dossiers de demandes de réhabilitation ou d'admission à la retraite par des fonctionnaires-caméléons après la tourmente de 1815. Il travaille aussi sur le cas de l'historien Edgar Quinet bouleversé par la versatilité des politiques après 1789 et soucieux que la République née le 4 septembre (1870) ait un meilleur sort que le Directoire.

La seconde partie s'intitule Naissance d'une figure politique française : LA GIROUETTE. Elle est riche d'informations et de réflexions sur la période 1814-1816, qualifiée de "météo politique instable" ; on y voit les autorités qui ont servi l'Empereur s'incliner devant Louis XVIII puis saluer le retour de l'exilé de l'île d'Elbe, puis saluer le retour du Bourbon, et prêter serment à répétition. Leurs palinodies (= déclarations contradictoires successives et serments à chaque nouveau pouvoir) provoquent le jaillissement de journaux comme "Le Nain jaune" ou "le Nain vert" qui choisissent de rire des girouettes. D'ailleurs un "Dictionnaire des Girouettes" paraît en juillet 1815 et présente la France des notables comme "le pays des tourne-veste". Au-delà de l'ironie, l'auteur de "L'Almanach des Girouettes" pose bien le problème quand il écrit dans sa préface de 1815 : « Si l'on faisait une liste nominative des personnes qui ont changé d'opinion depuis vingt-cinq ans, il faudrait citer les trois-quarts et demi de la France.» Faire de l'ironie sur les girouettes est en fait superficiel (il y a une nécessaire continuité de l'État et de ses services !), et il est plus important de s'intéresser à l'instabilité des régimes qui se succèdent à partir de 1789. Dès lors, les personnalités qui traversent tous les régimes successifs en gardant des responsabilités ne sont-elles pas moins des girouettes que de louables modérés tel Daunou (1761-1840), Lanjuinais (1753-1827) ou Merlin de Douai (1754-1838) (cf. pages 272-273)? C'est aussi la figure de Marc-Antoine Jullien (1775-1848) étudié par R.R. Palmer et par E. di Rienzo. Ces hommes politiques moins connus que Danton ou Robespierre, ces "seconds couteaux" en somme, eurent à divers moments le mérite de chercher à faire fonctionner une république parlementaire fondée sur la possibilité de l'alternance de coalitions incluant le centre plus des hommes de droite ou des hommes de gauche. Ou bien après 1799 de vouloir sauver quelque chose de 1789.

La troisième partie  intitulée DE THERMIDOR À L'EMPIRE, montre le Directoire cherchant à réaliser cet objectif. Après avoir rappelé le mauvais fonctionnement du pays de 1789 à 1794 et interprété le pouvoir robespierriste comme un centre malencontreux, Pierre Serna tente une réhabilitation du DIRECTOIRE. Après avoir mis les têtes de Georges Lefebvre et d'Albert Mathiez au bout de ses piques, l'auteur valorise raisonnablement les essais des Directeurs, pris entre les deux feux extrêmes qui partageaient le désir de faire périr la République "bourgeoise" et d'imposer leur Terreur, blanche ou rouge. Le chapitre IX sous-titré "un laboratoire pour une idéologie de l'extrême-centre" est illustré de plusieurs textes qui proposent des solutions pour sauver la République avant qu'elle ne tombe aux mains des généraux. Après Fructidor, avec Augereau délégué par Bonaparte, l'affaire est entendue. Au retour d'Egypte, Bonaparte, auréolé des mystères de l'Orient qui s'ajoutent aux victoires en Italie, cueille un pouvoir qu'il va dire corrompu et attire à lui, par son charisme, les ralliés de tous bords : nouvelle vague de girouettes, que dis-je, un vrai tsunami. La période qui s'ensuit est qualifiée d'Empire du Milieu : rien de chinois, mais l'apogée de l'Extrême-Centre c'est-à-dire de l'exécutif fort qui annihile les illusions des jacobins et des royalistes. Cette troisième partie se termine avec les réflexions de Germaine de Staël et de Benjamin Constant, de Fiévée et de Thibaudeau, et de Napoléon Ier lui-même. Ce dernier, à Sainte-Hélène, conclut que les Français doivent aux Gaulois leur caractère inné de girouettes.

En conclusion, Pierre Serna nous invite à rapprocher les deux Restaurations de 1815 et 1945 : puisque chaque tourmente génère ses girouettes, Galtier-Boissière renouvelle le genre du Dictionnaire des girouettes, en 1945 puis 1957. Finalement, Pierre Sernia nous invite aussi à nous interroger sur le caractère malfaisant d'avoir depuis vingt ans affaibli la saine bipolarisation dans les consensus mous et les cohabitations débilitantes.



          Points cardinaux         

 

Nord. — La Révolution de 1789 a changé la vie politique en inventant la nation et le citoyen. On a souvent dit qu'elle accomplissait le triomphe de l'individualisme. L'historien a plus rarement accordé attention à l'individu dans la tourmente de l'histoire. C'est ce que réalise ici superbement Pierre Serna. L'intérêt de cette thèse réside évidemment aussi dans le dépouillement de nombreuses publications des années 1790-1830 : littérature, mémoires, pamphlets, journaux engagés. Il en résulte la présentation de très nombreuses figures intéressantes, notables et auteurs oubliés, qui viennent compléter le panorama des grands hommes de ce temps. Les contemporains de Robespierre et de Bonaparte ont d'autant plus cherché à justifier leurs choix que leurs revirements ont été nets et visibles. Des citations copieuses mettent à notre disposition des documents éclairants dont beaucoup sont difficiles d'accès.
 
Surpris par la diversité des références et charmé par l'excellence du style, le lecteur peine à saisir l'intention réelle de l'auteur. Pierre Serna a sous-titré son ouvrage : "une anomalie politique : la France de l'Extrême Centre". Ceci pose deux questions. Où y a-t-il anomalie ? Et pourquoi Extrême centre ?
 
Sud. Avant d'y répondre, il faut reprendre avec simplicité le raisonnement que l'on croit avoir perçu —quitte à sacrifier bien des subtilités de la démarche de l'auteur. Celui-ci explique qu'il a placé sa réflexion dans la continuité de certaines analyses de la période post-gaulliste : François Furet, Jacques Julliard et Pierre Rosanvallon ont publié "la République du Centre" en 1988. Même si l'on a besoin d'une bipolarisation claire pour servir de repères, ils affirment que notre vie politique a trop souvent été plombée par une opposition violente et chaotique entre deux courants hostiles. De la émergerait la nécessité du Centre pour apaiser les conflits. De fait, l'on a vu, après 1986, se développer "consensus" et cohabitations. Donc d'une certaine façon : davantage de "Centre". Giscard l'avait déjà dit : la France veut être gouvernée au centre.
 
En réalité on nous affirme que trop de Centre nuit.
Vaste et mou, il additionne le centre gauche au centre droit, et de ce fait décevrait des électeurs qui, par dépit, se porteraient à l'extrême-gauche ou à l'extrême-droite (cf. le 22 avril 2002 auquel Serna fait allusion dans sa conclusion). [NB. Cette opinion ne me semble pas pleinement fondée. Trop confiant en son succès, Lionel Jospin n'avait guère fait campagne ni évité la prolifération de candidatures de "témoignage".]
Vaste et dur, c'est la dictature militaire et/ou personnelle qui entend couper les têtes qui dépassent, c'est le régime de Napoléon Bonaparte, colosse au pied d'argile. Dès 1813 s'amorcent les trahisons puis prolifèrent les girouettes de 1814-1816, cœur de l'intérêt de cet ouvrage.

Mais pas ou peu de Centre, est-ce mieux ?
Réduit, fragile ou absent, c'est l'instabilité assurée ; c'est la chute de Robespierre le 9 Thermidor, c'est la chute du Directoire le 18 Brumaire.
Or le Directoire n'a pas démérité —c'est l'une des thèses de Serna— puisqu'il a essayé de faire fonctionner un régime parlementaire bipartisan (gauche jacobine + droite royaliste). Dommage qu'au bout de deux ans le coup d'état de Fructidor, ait orienté la République vers le Césarisme. Vers la négation du régime parlementaire. Il faut donc reprendre le travail, ce qui permet à Pierre Serna de conclure : « Redéfinir de façon honnête une droite et une gauche républicaines, n'est-ce pas tenter de sortir de cette anomalie française qu'a été depuis deux cents ans la République du Centre ?» 

Est. —  Anomalie française la République du Centre ? Là, je voudrais qu'on m'explique. Cela supposerait de montrer que les autres pays ne sont gouvernés que par des gauches ou des droites bien nettes, bien solitaires et jamais coalisées avec des partis "modérés". Manifestement c'est impossible à démontrer. S'il y a anomalie française, c'est plutôt dans la multiplication des changements constitutionnels depuis 1789! D'où la surabondance des girouettes qui traduisent à l'échelle de l'individu ce qui se passe à l'échelle du pays. L'auteur rappelle à juste titre la formule d'Edgar Faure : «Ce ne sont pas les girouettes qui tournent, mais le vent.» 

Ouest. —  Extrême Centre * enfin ? Un jour, Georges Pompidou conclut une conférence de presse par ces mots : « Comprenne qui pourra !» Essayons tout de même de trouver du sens. Si par "Extrême" on peut entendre autre chose qu'un mot en vogue du marketing, il faut accorder qu'il dénote l'absence de tout compromis. Beaucoup concluront de ce fait à l'irréalisme ou à la maladresse de la formule. L'ouvrage innovant qu'est la "République des Girouettes" vaut décidément bien mieux que son sous-titre.

 

Pierre SERNA -             La République des Girouettes          
Champ Vallon, 2005, 570 pages.

 

NOTES

• Pierre Serna, Maître de conférences à l’Université Paris-I, a aussi publié "Antonelle, aristocrate révolutionnaire (1747-1817)" (Félin, 1997) et avec Pascal Brioist et Hervé Drévillon, "Croiser le fer. Violence et culture de l’épée dans la France moderne (XVIe-XVIIIe siècle)" (Champ Vallon, 2002).


• Extrême Centre. Dans la campagne présidentielle de 2007, on pourrait dire que c'est la position de Bayrou. Son ambition. Dépasser les vaines alternances des 25 dernières années... Où les réformateurs se limitent à corriger une partie des "erreurs" des prédécesseurs et à perdre la majorité dans la foulée…


•  L'Opportuniste


Je suis pour le communisme
 Je suis pour le socialisme
 Et pour le capitalisme
 Parce que je suis opportuniste

 Il y en a qui conteste
 Qui revendique et qui proteste
 Moi je ne fais qu'un seul geste
 Je retourne ma veste, je retourne ma veste
 Toujours du bon côté

 Je n'ai pas peur des profiteurs
 Ni même des agitateurs
 Je fais confiance aux électeurs
 Et j'en profite pour faire mon beurre

 Il y en a qui conteste
 Qui revendique et qui proteste
 Moi je ne fais qu'un seul geste
 Je retourne ma veste, je retourne ma veste
 Toujours du bon côté

 Je suis de tous les partis
 Je suis de toutes les patries
 Je suis de toutes les coteries
 Je suis le roi des convertis

 Il y en a qui conteste
 Qui revendique et qui proteste
 Moi je ne fais qu'un seul geste
 Je retourne ma veste, je retourne ma veste
 Toujours du bon côté

 Je crie vive la révolution
 Je crie vive les institutions
 Je crie vive les manifestations
 Je crie vive la collaboration

 Non jamais je ne conteste
 Ni revendique ni ne proteste
 Je ne sais faire qu'un seul geste
 Celui de retourner ma veste, de retourner ma veste
 Toujours du bon côté

 Je l'ai tellement retournée
 Qu'elle craque de tous côtés
 A la prochaine révolution
 Je retourne mon pantalon

 
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