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UNE DESCENTE AUX ENFERS

L'action se passe à Nairobi et est divisée en plusieurs séquences réparties sur quelques années. Radié Mwangi.jpegde l’armée pour une sombre histoire de corruption, l’ex-lieutenant Ben Wachira vit mal sa réinsertion dans la vie civile. Jadis il a eu une voiture et un appartement. Il passe maintenant ses journées comme ouvrier sur un chantier de construction d'une tour de 25 étages —il est "le fils de la bétonnière rouillée"— et ses nuits à écumer les rues louches et les bars des bas-fonds de River Road avec son ami Ocholla le grutier.

Ben rencontre la séduisante Wini, jeune prostituée occasionnelle, et s'installe chez elle. Mais un soir, Wini, qui est devenue secrétaire d'un patron blanc, disparaît avec lui, laissant à Ben le soin de se débrouiller avec Bébé. La vie de Ben devient alors de plus en plus difficile, d'autant que son ancien complice, Onesmus, le tient responsable de leur fiasco et menace de le tuer. Ben se retrouve bientôt réduit à se réfugier chez son pote Ocholla. Il doit aussi approvisionner en drogue son chef, l'Indien Yussuf, qui voit en lui son homme de confiance quand arrive l'heure de l'africanisation.


Meja Mwanzi raconte sobrement cette descente infernale dans l'extrême pauvreté des bidonvilles où se côtoient brigands, racketteurs, chômeurs, policiers véreux, et prostituées déchues. Il insiste sur la crasse, l'alcool, la faim. Périodiquement les "services d'hygiène" de la capitale détruisent les baraquements où survivent les ouvriers et les cantines proches du chantier. On mange donc éventuellement. Surtout du "sukuma wiki", appellation en swahili d'un plat bon marché constitué de légumes rappelant les épinards, mais la faim reste le lot quotidien de ces miséreux.

Dans les bars glauques aux noms paradisiaques, comme l'Éden, grouille une armée de travailleurs éreintés sortant des chantiers où les entrepreneurs Indiens les exploitent et une armée aussi nombreuse de putes attirées par les jours de paie et qui, le reste du mois, soldent leurs charmes douteux. Tous viennent boire. Boire jusqu'à rouler sous les tables. Moins la Pilsner que le "karara", une rude préparation — très éloignée des homonymes gâteaux à la noix de coco qu'on fait à Mayotte —. On boit aussi du "changaa" une boisson très hautement alcoolisée obtenue par distillation de maïs et de sorgho.
  
 
    L'extrait (pages 213-214)

Les bars des bas-fonds : bière, putes et bagarres


Les filles n'ont pas très bonne allure aujourd'hui. Il n'y a aucun endroit où les catins aient bonne allure après la fin du mois. Elles ont toutes l'air somnolentes et surmenées à la suite des deux nuits précédentes. Elles ont aussi l'air d'avoir faim et d'être prêtes à toutes les bassesses, le meurtre inclus, pour faire davantage d'argent. Ben hausse les épaules. Dans deux semaines, les bars seront vides, froids et paisibles, abandonnés aux serveurs, à leurs braguettes et aux racoleuses en solde. Ces dernières se promèneront avec des étiquettes EN SOLDE épinglées sur le devant de leur robe jusqu'à la fin du mois suivant.

 
 Il pose sur le comptoir l'équivalent du prix d'une autre bière. Le barman décapsule et pousse vers lui la bouteille mouillée par l'eau froide dans laquelle elle rafraîchissait, avec son étiquette qui se décolle. Ben la verse dans son verre. Sans étiquette et sans capsule, la bière pourrait être n'importe quoi. Le goût ne ressemble à rien.
 
L'atmosphère est épaissie par la fumée, plus chaude et plus bruyante. Le juke-box renonce à essayer de se faire entendre; il danse sur place et recreuse les sillons des tubes de l'année dernière. Rien ne change vraiment au Centre Karara. Les choses vieillissent seulement un peu trop; le juke-box presque chauve est marqué par l'âge; les tables et les chaises bancales ne tiennent plus droit; c'est la même vieille clique les soirs de sortie ou les autres. Et la direction, soupçonne Ben, ignore complètement la manière de changer les titres dans la machine usée. Les vis sont peut-être bloquées par la rouille à l'heure qu'il est.
 
Le verre glissant s'échappe de sa main et roule sur le comptoir, éclaboussant de bière les coudes des autres consommateurs, avant de basculer de l'autre côté. Le barman lui jette un regard mauvais et envoie d'un coup de pied les morceaux de verre sous le comptoir. Des clients grognent. Ben les traite de bâtards. Cela met fin aux récriminations. Seule la femme au gros cul n'est pas tout à fait satisfaite. Les filles des bars sont des commerçantes sérieuses. Elles détestent les hommes qui ne s'intéressent pas à elles.
 
« Va te coucher, ivrogne, lui dit-elle.
– Quoi?
– Pourquoi est-ce que tu mets de la bière partout? demande-t-elle.
– C'est ma bière.
– Tu raisonnes comme un... »
 
Elle émet un claquement de langue, c'est une grossièreté dans un langage que seules les catins comprennent. Ben se laisse glisser lentement à bas de son tabouret, il fait attention à ne pas vaciller. Personne ne prend garde à ce qu'il fait. La fille le fixe fièrement, son visage est crispé par une grimace de désapprobation. Les mains de Ben se tendent, accrochent et tirent. Le soutien-gorge et la chemise cèdent avec un claquement. Les mamelles se répandent, en donnant l'impression qu'elles vont tomber jusqu'au sol. Une voix d'ivrogne pousse une acclamation tandis que la fille tente en vain de contenir ses nichons volumineux avec ses mains trop petites. Elle lui crache dessus. Il arrache sa jupe. Cette salope n'a rien sous sa jupe, rien du tout. Ses bourrelets pendent mollement jusqu'à cacher son bas-ventre. Elle pousse un hurlement qui attire sur elle l'attention générale, puis, en grognant et en pleurant comme une ivrogne, elle se jette sur lui. Il recule pour encaisser le choc, trébuche et bascule sur une table. Elle le manque et, en entrant en collision avec une autre table, elle brise un des pieds et casse des verres et des bouteilles. Elle gît sans mouvement dans les débris, son corps gras et nu est aussi immobile que celui d'un hippopotame qui prendrait un bain de soleil. Quand Ben se relève, elle se met à vomir, avec des convulsions violentes, expulsant des morceaux énormes et non mâchés d'un aliment impossible à identifier. Les gens se mettent à rire. Pas Ben. Il a beau être soûl, il sent ce que la situation a de dangereux (…) Il retourne au bar, avale sa bière et se dirige vers la sortie.
 
 
 
 
 
Le grutier Ocholla, malgré son abus d'alcool, malgré l'arrivée de ses femmes et de la multitude de leurs mômes, tous chassés de la province par la sécheresse qui a tué le bétail, va devenir une aide précieuse pour Ben Wachira. Même si tous se retrouvent au bidonville.

 
ROMAN KENYAN = RARETÉ FRANÇAISE


Francophonie oblige, les auteurs africains de langue anglaise sont peu connus en France. Une fois mentionnés quelques Sud-africains et deux ou trois Nigérians, c'est terra incognita.  Heureusement, les éditions DAPPER ont inscrit à leur catalogue le kényan Meja Mwangi avec deux romans dont "Descente à River Road". Publié en langue anglaise en 1976 sous le titre "Going down River Road", il est sorti en français en 2002, vingt ans après sa traduction allemande.

La littérature kényane est, me dit-on, marquée par deux grandes figures : Ngugi wa Thiong'o et Meja Mwangi justement. La lecture de "Weep Not, Child" (1964), œuvre du premier, a suscité la vocation du second qui publia "Kill me quick" en 1973. Meja Mwangia est né en 1948. Il a donc grandi au temps de l’insurrection Mau Mau qui ont précédé l'indépendance du Kenya, événement à l'arrière-plan de "Carcase for Hounds" (1974). Il est depuis lors un auteur prolifique qui s'intéresse à un pays où se multiplient les problèmes de toutes sortes politiques, économiques et sociaux. "Descente à River Road" est antérieur aux ravages du sida ; c'est le sujet de "The Last Plague" publié initialement en Allemagne en 1997, pays où les œuvres de Mwangi sont plus diffusées qu'en France.

Meja MWANGI
"Descente à River Road"
Dapper éditions, 2002, 380 pages, 14€.
Traduit par J.-B. Evette

 

DOCUMENTATION
En dehors des deux romans parus chez Dapper, un livre pour la jeunesse, Kariuki, est au catalogue de L'Harmattan.
La liste des œuvres de Meja Mwangi 
Notice sur Ngugi wa Thiong'o




 
 
Tag(s) : #LITTERATURE AFRICAINE, #KENYA