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Samedi 7 octobre 2006



« Son éloquence simple, sans apprêt, venue du cœur, charma ses auditeurs qui se firent aussitôt ses zélateurs, répandant ainsi en ville le nom du jeune prédicateur.» La ville ? C'était Florence à partir de 1482, au temps des Médicis. Le charme de l'éloquence simple ? C'est étonnant pour nos contemporains qui peuvent voir dans cet homme quelque ayatollah fou de Dieu que les Florentins eurent raison de pendre et brûler puis disperser ses cendres dans l'Arno afin qu'il ne se crée pas de pèlerinage sur son tombeau et qu'il n'y ait pas de reliques pour en faire un saint... Houlà! Le livre de Pierre Antonetti nous donne une image un peu plus calme, plus historique, et donc véridique et minutieuse.

La biographie : trois en un

L'homme Jérôme Savonarole d'abord. Né à Ferrare en 1452, c'est quelqu'un qui renie sa famille parce qu'elle est impécunieuse, en une rupture brutale en 1475 quand il entre dans les ordres, sans donner d'explication à ses proches, sans leur rendre de visites ni octroyer d'aides quand plus tard il est devenu la célébrité du plus riche couvent de Florence et que des membres de sa famille sont dans la misère. Il illustre alors la figure du salaud. Mais Pierre Antonetti ne le dit pas directement ainsi : au lecteur d'interpréter en réunissant des informations dispersées dans l'œuvre.

Portrait de Savonarole par Fra Bartolomeo


Le religieux Fra Girolamo ensuite. Peu après son installation à San Marco, le dominicain de choc a des visions. Elles se multiplient. Il laisse croire qu'il est le Prophète nouveau, qu'arrive le Châtiment qui va balayer Rome, la Papauté pourrie d'Alexandre VI Borgia, père d'un cardinal assassin et d'une pute empoisonneuse.

Après des échecs à Ognissanti, paroisse trop chic peut-être, les sermons de Savonarole sont organisés à San Marco puis à Sainte-Marie-des-Fleurs. On installe des gradins dans le Duomo pour accueillir douze mille personnes, des fidèles comme des hostiles, car il y en a toujours eu, même au temps de la toute-puissance du prédicateur. L'éloquence de Savonarole est enflammée et répétitive. Il annonce une petite apocalypse pour l'Italie, l'Église et les mauvais croyants. Florence, cité de tous les péchés, capitale de la sodomie, de l'humanisme et du nu dans l'art, aura, selon Savonarole, un traitement de faveur. N'allez pas en déduire que Florence sera davantage punie que le reste du pays ! Car l'hypocrite prêcheur dit que les Florentins seront épargnés grâce à leur nouveau Messie. C'est Rome qui paiera plein pot à cause de la simonie d'Alexandre VI (il a acheté son élection aux cardinaux). Voilà qui fait de Savonarole un précurseur de Luther qui bientôt s'emportera contre les Indulgences de Jules II (le bâtisseur de la basilique saint Pierre).

Mais le fléau de Dieu avec qui il croit négocier pour épargner Florence, et pour mettre au pas Rome et l'Italie, c'est Charles VIII, à la moche figure, le roi de France en route avec chevaliers et artillerie "high tech" pour conquérir le royaume de Naples et ensuite aller en croisade. Victoire sans lendemain. Le roi doit repartir et retraverser les terres florentines (mais sans rendre Pise, ce qui fâche Florence). Le pape saute sur l'occasion pour organiser une alliance à laquelle Florence est sommée d'entrer. En vain. Savonarole doit reprendre ses menaces fulgurantes contre le Pape, contre Rome, contre leurs vices. Dans un de ses prêches, il annonce aux Florentins émerveillés qu'il est monté au Paradis solliciter un rendez-vous auprès de la Vierge Marie pour obtenir enfin la punition céleste contre Rome.
 
Savonarole l'homme politique est un prédicateur devenu Prieur de San Marco, qui reçoit l'argent des Médicis avant de chercher à profiter de leur chute (provisoire) en 1494. Alors il exploite le ressentiment populaire accumulé depuis l'affaire des Ciompi et il obtient des Florentins l'élection d'une série de Seigneuries à sa botte pendant plusieurs périodes de deux mois. La Constitution de Florence est même modifiée dans un sens plus "démocratique" ; mais, dans la coulisse, il en devient le "Big Brother", reproduisant à son profit le système d'influence qui avait été celui des Médicis depuis Cosme et Laurent jusqu'à Pierre. Sa tyrannie théocratique s'est appuyée sur ses légions de "gardes rouges", c'est-à-dire des groupes de jeunes gens fanatisés, habillé de blanc, les cheveux bien courts, qui parcourent le Ponte Vecchio et les Sestieri à la recherche d'argent et de vanités. À deux reprises, Savonarole organise à Florence un "bûcher des vanités" où l'on brûle les vêtements luxueux (car déjà le Diable s'habillait en Prada), les beaux livres (des incunables!), et les tableaux aux scènes osées et dénudées. Sandro Botticelli lui-même est influencé par cette police des mœurs et décide de peindre de —magnifiques— bondieuseries désormais.

La fin du tyran

Florence est divisée. Les partisans de Savonarole, les "piagnoni" (les pleurnichards) s'opposent aux "arrabiati" (leurs adversaires enragés) et  aux "compagnacci" (les "mauvais" garçons). En février 1498 le système du pouvoir se retourne contre Savonarole et son "règne" s'abrège. L'excommunication qui vient de Rome, l'interdiction de prêcher, les demandes d'extradition (de Florence vers Rome) : cela finit pas inquiéter les Florentins. La proscription des "vanités" crée du chômage parce qu'elle met en crise l'industrie du luxe, —elle siège toujours rue Tornabuoni— et les banquiers deviennent soucieux. Le clergé est divisé, les Franciscains de Santa Croce rêvent d'en découdre avec la bande à Savonarole. Le florentin anonyme s'inquiète pour son salut alors que la peste n'a pas vraiment disparu, comme pour son pain quotidien car les paysans des alentours hésitent désormais à venir ravitailler les marchés.

La Seigneurie est devenue hostile et le parti piagnone, qui se sent lâché par les politiques, mise tout désormais sur le Jugement de Dieu. On organiserait une ordalie où un franciscain de Santa Croce (ce sera Fra Giuliano Rondinelli), faisant office de champion du Saint-Siège, se mesurera à un dominicain, (ce sera Fra Domenico Buonvicini) dans le rôle de champion de Savonarole. Le frère Dominique n'en était pas à son coup d'essai. «En 1493, à Rome, il avait proposé de ressusciter un mort devant le pape pour prouver la vérité de la doctrine de Savonarole.» Bien qu'interdit depuis le concile du Latran de 1215, le jugement de Dieu avait été exalté par Savonarole dès un sermon du 7 mars 1496.

L'épreuve du feu est fixée au 7 avril 1498 mais la règle du jeu est modifiée sans cesse jusqu'au dernier moment. Le jour dit, le décor est prêt place de la Seigneurie : chaque champion devra emprunter un couloir de la mort à l'intérieur du bûcher sous les yeux du public —adulte et masculin— installé dans la Loggia dei Lanzi. Les Franciscains arrivent en retard. Puis on discute si longtemps de la question de savoir si les champions doivent porter un crucifix que la foule s'impatiente, qu'une bagarre éclate, que la pluie tombe et qu'on renvoie chacun chez soi. Les ennemis de Savonarole ne veulent pas en rester là. Ils partent à l'assaut de San Marco que les dominicains et les piagnoni défendent héroïquement. Les forces de l'ordre interviennent en traînant même l'artillerie.

L'exécution capitale. Lundi 9 avril, Savonarole et ses proches sont arrêtés. Le moine est interrogé et torturé au Bargello plusieurs jours de suite et il signe des confessions médiocres. Aussitôt, le 21 avril, les frères de San Marco soulagent leur conscience et dénoncent "le gouvernement tyrannique" de leur ancien Prieur. Le 1er mai 1498, il ne reste en prison que Savonarole et ses deux acolytes, Domenico et Silvestro. Le 23 mai, veille de l'Ascension, ils retournent place de la Seigneurie pour y être pendus, brûlés et entrer dans la légende.

Plaque commémorative sur le sol de la Place de la Seigneurie

La biographie de Savonarole par Pierre Antonetti, qui a aussi été publiée en Italie (Milano, Rizzoli, 1998) est donc une plongée formidable dans l'esprit des gens de la fin du Quattrocento. On y voit aussi fonctionner la cité de l'Arno tandis qu'à Rome la Papauté s'épuise au lieu de se réformer. L'auteur nous montre enfin la vanité des souverains français au début de ces "Guerres d'Italie" qui finiront par importer d'Italie Humanisme et Renaissance et combler le "retard" français.

Le martyre de Savonarole
Anonyme (une copie se trouve dans la cellule de Savonarole à San Marco)


Pierre Antonetti
SAVONAROLE
Perrin, 1999, 302 pages




Par Rousseau - Publié dans : BIOGRAPHIES
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