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Publié au Mercure de France en 2006 en tant que "roman" avec le titre À bras-le-coeur, le livre de Mehdi Charef se présente comme une autobiographie de l'enfance à l'adolescence. En 186 pages, l'auteur commence le récit de son enfance dans une bourgade d'Oranie et le termine alors qu'adolescent il  vient de rejoindre son père travailleur émigré à Nanterre.

Le thème de la mère est l'un des principaux. Comme le père est absent peu après le début du récit, la mère est la "seule épaule sur laquelle nous épancher". La mère est belle dans les yeux du fils. Elle cache ses beaux cheveux bouclés sous le haïk. L'enfant l'admire quand elle se dévoile au hammam. La mère aussi est une femme discrète, peu audacieuse, et analphabète. Quand les colons sont partis en 1962, elle n'ose pas installer sa petite famille dans une belle maison vide, et reste dans son sordide petit logement. L'attachement à la mère s'étend à Hanna la grand-mère qui sait soigner par les plantes ses angines et ses fièvres.

Ensuite il faut évoquer le climat de violence, parfois de brutalité. Il y a la mort accidentelle de la soeur adorée, Amaria, tombée dans un puits. La seule fois où il voit son père pleurer. Plus tard, pendant la guerre d'Algérie, c'est la violence des militaires, les incendies, les arrestations, les viols, les égorgements. À l'indépendance, c'est le narrateur, devenu vendeur de journaux, qui tombe à l'improviste sur une boutique transformée en centre de torture des harkis. Violence sociale aussi : à Nanterre la description de la vie dans le bidonville des Pâquerettes, où règne la boue, amène l'auteur à se sentir étranger parce qu'arraché de force à l'enfance par le regroupement familial. Mais pas étranger par la langue qu'il maîtrise mieux que les "relèves d'éthyliques" comme dit l'instituteur qui lui confie la lecture des Misérables.

Enfin, comment ne pas souligner la force des épisodes liés à la sexualité du garçon ? Il y a des scènes de hammam où le garçon se rend avec les femmes vu son jeune âge. L'une est particulièrement forte lorsque la future mariée, présente devant le garçon dans toute sa nudité, est épilée par ses amies, puis baignée et parfumée. Notre héros "se faufile entre les jambes nues des femmes" et entreprend une savante comparaison : «J'observais tous ces seins autour de moi : les uns naissaient à peine, certains étaients "à point", d'autres étaient déjà flasques… J'essayais d'imaginer ce qu'on pouvait ressentir en les caressant.» Une autre scène forte est l'initiation sexuelle (p.107-110) qu'il reçoit de sa voisine Naïla, treize ans passés, mais "déjà la sensualité d'une femme".

 
Ce livre autobiographique recèle une belle quantité de scènes précieuses, d'anecdotes juteuses et de formules heureuses? La langue est bien tenue, précise, évocatrice, parfois familière mais juste.
 
Mehdi CHAREF
À bras-le-coeur
Mercure de France, 2006, 186 pages

 

Extrait : la séance chez le marabout

 

Une odeur d'encens âcre et brûlante s'échappe de l'antre du marabout. Derrière le rideau qui nous sépare de son cabinet, j'entends deux familles qui pleurent, et parfois hurlent. Le marabout tente de les calmer. D'après ce que je crois comprendre, il s'agit d'une histoire de lesbiennes. J'écarte discrètement l'épais rideau, taillé dans une couverture militaire récupérée on ne sait où, et je découvre le large visage hâlé de Mbami, qui est un homme rempli de certitudes et de curiosités. Autour du front, il porte un foulard. Avec un éventail en feuilles de bambou, il disperse les volutes de fumée qui montent de deux kanouns. De dos, je distingue deux femmes voilées assises jambes croisées sur la natte ; à côté d'elles, deux jeunes filles de profil ; ce sont elles qui pleurent et qui sanglotent. Elles ont les yeux rouges, le nez qui coule. Elles répondent aux questions indiscrètes, tranquillement. La première, qui porte des lunettes de vue, récapitule pour sa mère :
    – C'est plus fort que moi ! J'ai beau essayer de me retenir, de me raisonner, rien n'y fait. Une force supérieure me pousse. Je succombe, désespérée et en larmes, dans les bras de Farida!
    Farida, l'autre jeune fille, qui n'est pas voilée, elle aussi est effondrée, à côté de sa mère. Les deux adolescentes se prennent les mains et implorent en choeur le marabout :
    – Guéris-nous, Si Mbami!
    II essaie de les calmer en levant les mains.
    – Et toi?
    Farida baisse les yeux, elle met ses mains sur sa tête.
    –
Je ne pense qu'à elle, nuit et jour, je ne sais pas pourquoi. Maman, j'ai peur ! C'est seulement quand je sens son corps contre moi que mes angoisses s'apaisent...
    Elle lève les yeux, fixe ce malandrin de Mbami, regarde les deux mères et conclut, affolée :
    – On dirait que je... que je l'aime !
    Elle se frappe le visage ; sa mère l'arrête. Farida se jette sur sa compagne, la serre dans ses bras.
    – Ce n'est pas notre faute ! On a été ensorcelées !
   Elles s'étreignent. Les mères sanglotent. Le marabout, qui en a vu et entendu d'autres, a l'œil qui brille. L'une des mères, bien que bouleversée par le drame, paraît moins niaise que l'autre. Méfiante, elle demande :

    – Si l'on ne vous avait pas surprises toutes les deux nues, le visage enfoui dans les cuisses l'une de l'autre, et possédées par le démon, vous vous seriez dénoncées ?
    – Sûr, maman, et comment ! Mais nous n'osions pas, notre malheur était trop grand, nous ne voulions pas vous éclabousser de honte !
    – Nous sommes soulagées d'avoir été découvertes reprend Farida, finaude.
    Pour ne pas se trahir, elle se garde bien d'ôter ses mains tremblantes de son visage...
    Le malandrin souffle sur ses deux kanouns et jure :
     – Je m'en vais vous l'évacuer comme il faut, ce djinn d'enfer qui vous ronge l'âme, pervertit votre esprit et enflamme vos corps purs! Parole de Si Mbami Youssef Ould Hadjzahir!
    L'épaisse fumée bleue s'élève en volutes. Il flotte une odeur âcre et un goût de cendre imprègne le palais. Le marabout se redresse. Il pose ses mains sur la tête des filles en pleurs, et leur met de la braise sous le nez. Elles grimacent et clignent des yeux. Il les a recouvertes d'un long voile sombre et épais, qui empêche la fumée de s'échapper. Le marabout a l'oeil perçant. Il est sûr de son coup et jubile ; il joint les mains et récite quelques formules dans sa barbe... Les deux donzelles sont au bord de l'asphyxie, elles chancellent, s'agrippent à leur voile. Elles se mettent à tousser et vlan ! La première tombe à la renverse et vomit abondamment. Farida ne tarde pas à l'imiter. Elle rejette tout ce qu'elle a dans l'estomac... Elles rendent leur poignante histoire d'amour, les larmes coulent sur leurs joues écarlates. Mbami lève les bras, triomphant, et remercie les esprits. Puis il dit aux mères :
    – Le démon sort même par le nez ; je fais en sorte de l'évacuer de tous les orifices par lesquels il s'est ingénieusement immiscé pour propager son pouvoir maléfique, et pour régner à la place de la Loi. Écoutez-le gémir, pleurer, contraint de quitter vos filles par la force de l'esprit. Il ne revient jamais sur les lieux de ses défaites. Vos filles sont libérées.
    Les mères prient, remercient, glissent des sous sur la natte. Soutenues par leurs mères, les deux amies se redressent, vaincues, un mouchoir sur la bouche, le foulard trempé de larmes. Farida refuse de boire le liquide sirupeux et verdâtre, mélangé à des herbes, que le marabout a versé dans une petite tasse. L'autre boit et crache aussitôt la mixture gluante, dans son mouchoir, avec une grimace diabolique. Le sorcier se lève. Il faut laisser la place. Soulagées, les mères m'enjambent pour sortir. Les deux amoureuses, humiliées et le front bas, suivent l'une derrière l'autre. Elles me frôlent. Au moment où elles passent devant moi, je surprends une belle image : la main de Farida effleure celle de son amie qui s'ouvre alors pour recevoir un billet froissé, un mince message roulé en boule. Je ris. Puis, je me lève et je me présente devant le marabout.
    – Salam, Si Mbami Si Rachid, mon patron, te prie de lui payer tes dettes...
    Il m'ignore. Il reprend son souffle, et enfin il me fixe. À son regard vicieux, aux frottements rugueux de ses mains, à son teint rouge d'émotion qui s'éclaircit lentement, je comprends qu'il va essayer de me faire un coup tordu.
    – Tu sais où habitent ces deux filles ?
    – Je trouverai...
   Je suis surpris mais je réponds sans hésiter. Il s'interroge. Je suis sûr qu'il fantasme. Ça m'amuse... Et si je lui arrangeais le coup ?
    – Si Mbami, tu ne serais pas le premier à te les échanger au lit !
    Il blêmit, il écarquille ses billes de faux jeton ; les bras lui en tombent ; il s'écrie :
    – Quoi?
   – C'est Mimoun qui les a initiées à l'amour. Il les enfourchait dans l'orangeraie du colon Perret, ou sous le pont de l'oued Malha ! Mimoun les a draguées à la sortie de l'école, toutes les deux, elles ne se quittent pas. Après le bain au hammam, elles revêtent un haïk qui les camoufle des pieds à la tête et elles s'engouffrent dans l'Aronde de Mimoun qui les attend.
    – Les salopes !
    – Je te le répète, Si Mbami, je te les ramène quand tu veux!
   
Il est tout excité, il se voit déjà avec elles.
 
 
 


 

 

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