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L'originalité de ce tableau de la société cairote en 2005 tient à sa construction: le narrateur, diplômé de l'université, musulman père de trois enfants, – peut-être journaliste –, préfère se déplacer en taxi plutôt qu'en métro car il peut bavarder avec les chauffeurs. Au hasard d'une soixantaine de courses et de chapitres, il prend ainsi le pouls de l'opinion populaire du Caire. Al Khamissi sait varier les situations, alterner dialogues, histoires rapportées, souvenirs en une langue vive, sans apprêt, souvent humoristique: le lecteur ne se lasse pas.

 

L'intérieur d'un taxi constitue un espace de liberté où chacun peut exprimer son point de vue sans crainte d'être écouté; les chauffeurs engagent volontiers la conversation avec le narrateur, respectueusement nommé "pacha" ou "bey". D'âges et de caractères très variés, la plupart restent anonymes, excepté ceux dont la personnalité a marqué l'interlocuteur, tels Shérif Chenouda ou Fouad... Tous disent leur métier difficile, les clients moins nombreux, leurs enfants affamés et les angoissantes fins de mois; alors l'un trafique en contrebande, l'autre boursicote. Très solidaires, les chauffeurs aiment échanger des blagues, entre eux « sinon c'est la prison pour insulte »: déclencher des fous rires « qui sortent du ventre, hélas, mais pas du cœur » les aide à résister et à distancer la peur: celle de tous. Ces chauffeurs sont les porte-paroles de la colère, des rumeurs et des fantasmes de la population… S'expriment alors les ressentis, les jugements sans recul, divers et contradictoires, sur la situation de l'Egypte actuelle.

 

Les courses dans la capitale confèrent son réalisme topographique au récit: on découvre une ville moderne – embouteillages, pollution, portables – et dangereuse : souvent victimes d'agressions et de vols, les chauffeurs arnaquent aussi le client à l'occasion. La pauvreté génère cette insécurité. « Nous sommes devenus un peuple de mendiants » déplore un chauffeur. Beaucoup regrettent Sadate, protecteur de son peuple, et accusent la faiblesse et la corruption du gouvernement Moubarak, sourd à l'opinion. Cette illusoire démocratie reste une société policière « où le droit est aussi flexible qu'un élastique ». Depuis 1980, l'Egypte connaît une forte régression économique et sociale ; tout s'achète  avec des bakchichs, les certificats médicaux comme les faux papiers. Pour l'opinion populaire voter ne sert à rien. « Où on est? –en Enfer ». Alors si certains dénoncent la complicité du pouvoir avec les islamistes, d'autres envient les terroristes: plutôt la mort que leur vie de misère, d'injustice et d'oppression.

 

Khaled Al Khamissi plonge le lecteur au cœur des problématiques de la société égyptienne ; le narrateur-auteur n'ignore pas qu'il encourt des poursuites judiciaires s'il cite des noms d'hommes politiques, comme il le précise en note infrapaginale : pourtant ce n'est pas un récit noir et désespéré car l'humour et les blagues installent une tonalité plaisante. Et même si « l'être humain en Egypte vaut autant que la poussière dans un verre fendu », chacun demeure « dans la main de Dieu ».

 

Khaled AL KHAMISSI : T a x i

Traduit de l’arabe par Hussein Emara et Moïna Fauchier Delavigne

Actes Sud, septembre 2009, 189 pages.

 

Tag(s) : #MONDE ARABE, #EGYPTE