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Contrairement à la guerre du Vietnam très présente dans la littérature américaine, la guerre d'Algérie n'a que bien rarement trouvé sa place dans les lettres hexagonales. Laurent Mauvignier vient de faire basculer l'ordre ancien.

L'histoire de Bernard, alias Feu-de-Bois, de son cousin Rabut et de leur ami Février, commence par un anniversaire qui tourne mal, quarante ans après les accords d'Evian. Bernard, devenu une sorte de clochard bourru, offre un bijou à sa sœur Solange, un cadeau bien au-dessus de ses moyens. Ceci déclenche des réactions entre proches, Bernard allant jusqu'à agresser chez elle la femme de Chefraoui, parce que l'Arabe participait à la fête. A partir de ces esclandres, le passé aux cendres qui couvent se rallume bruyamment dans les mémoires des hommes et à partir du milieu du roman, l'action se passe essentiellement dans l'Algérie de 1960-61. Pour se terminer où elle a commencé, dans ce village déshérité, enneigé l'hiver, où l'on vit replié comme dans un temps immobile, et pour les anciens dans le ressassement de Verdun.
L'intérêt du roman est bien sûr double. D'une part il y a ces anciens d'Algérie, et particulièrement Bernard, déçu et déchu, revenu au village, après avoir plaqué femme et enfants, le seul à qui l'écriture de Mauvignier ne donne pas la parole par le biais du monologue intérieur, plus riche que les propos réservés, les phrases incomplètes de ces personnages, ruraux qui n'ont fait que des études limitées et s'expriment avec peu d'adjectifs et une maladresse dont le style rend compte. D'autre part il y a l'Algérie en guerre sous le soleil : les garnisons attaquées par les fellagas, les soldats attaquant les villages — violences, viols, incendies, etc — le tout progressant comme des engrenages. Les appelés du contingent, vingt-sept mois pour cette bande des trois, les harkis suspects dans chaque camp, les filles des pieds-noirs qu'on drague au bal, les fellagas qui égorgent ou qui sont torturés : l'auteur a su rendre compte de l'état d'esprit des acteurs dans leur diversité, sans s'égarer dans la chronique historique.
Il en résulte une œuvre forte, qu'il faut aborder avec patience dans les premières dizaines de pages, mais qui devrait éviter les querelles politiques. Car son vrai sujet c'est "les hommes", comment les horreurs de la guerre et leur conduite les affectent, d'autant plus qu'ils n'ont guère eu à en parler, sauf entre eux, vu que les familles et les proches n'ont pas voulu savoir exactement ce qui se passait au sud de Marseille, et que leurs photos n'ont rien gardé des malheurs. Ces criminelles violences n'étaient pas dues à des monstres, seulement à "des hommes."
Extrait :
« Plus le temps passe, plus il se répète, sans pouvoir se raisonner, que lui, s'il était Algérien, sans doute il serait fellaga. Il ne sait pas pourquoi il a cette idée, qu'il veut chasser très vite, dès qu'il pense au corps du médecin dans la poussière. Quels sont les hommes qui peuvent faire ça. Pas des hommes qui font ça. Et pourtant. Des hommes. (…) Il pense aussi qu'il serait peut-être harki, comme Idir, parce que la France c'est quand même bien, se dit-il, et puis que c'est ici aussi, la France, depuis tellement longtemps. Et que l'armée c'est un métier comme un autre, sur ça Idir a raison, être harki c'est faire vivre sa famille alors que sinon elle crèverait de faim. Mais il pense aussi que peut-être tout ça est faux. Qu'il ne faudrait croire personne...» (Pages 201-202).
Laurent MAUVIGNIER. Des Hommes. Editions de Minuit, 2009, 280 pages.
 
Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE