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Sous-titrée "Comment les vignerons français ont sauvé leurs trésors", cette enquête historique et pinardière ne traite pas que cet aspect des choses. Nous apprenons évidemment comment en Champagne en Bourgogne ou en Bordelais, de bonnes bouteilles ont été soustraites aux convoitises de l'occupant. Nous découvrons aussi que la viticulture française, comme l'ensemble de l'économie du pays, allait mal durant les années trente et comment la guerre la fait plonger encore plus bas. Faute de produits de traitement, faute de main-d'œuvre qualifiée, faute de chevaux, faute d'essence pour les camions, faute de camions, faute de débouchés anglo-saxons — cela finit par faire beaucoup. Les récoltes de 1937 et 1939 avaient donné un vin de mauvaise qualité : les livraisons à l'Allemagne ont d'abord débarrassé les caves françaises de ces vins médiocres. Mais les récoltes des années de guerre furent pires. Les Allemands avaient donc en tête de puiser fortement dans les stocks des vendanges antérieures — et beaucoup de viticulteurs de les mettre en lieu sûr. On mura ainsi bien des caves en Champagne et en Bourgogne. On entrait ainsi peu à peu en Résistance comme le montrent les auteurs. Mais j'ai choisi de m'intéresser ici à un exemple de Collaboration.

Les deux journalistes américains, avec l'appui d'un historien de l'université du Minnesota, Kim Munholland, ont particulièrement soigné l'étude des événements bordelais et, en particulier, le portrait de deux hommes. Le "Weinführer" —l'expression créée par les Français est plus claire que l'appellation allemande— qui arriva à Bordeaux à l'été 1940  n'aimait ni l'uniforme ni le nazisme ; il devait donc sa nomination à sa compétence. Heinz Bömers venait de Brême où il était importateur de vins. Avant les confiscations des biens allemands en 1914, son père avait été propriétaire du château Smith-Haut-Lafitte. C'est avec cet homme que les producteurs et négociants bordelais eurent le plus souvent affaire. Il fut soucieux d'éviter le pillage des grands crus. Dans ce milieu des Chartrons, un homme était particulièrement prêt à conclure des marchés, c'était Louis Eschenauer, un négociant de 70 ans, né à Bordeaux mais originaire d'Alsace, et déjà spécialisé dans le marché allemand car Joachim von Ribbentrop, ministre des affaires étrangères du Reich, était son cousin. Ainsi en 1939, la maison Eschenauer faisait plus de 50 % de son chiffre d'affaires avec l'Allemagne. La société Reidmeister & Ulrichs faisait partie de ses clients attitrés, elle était dirigée par … Heinz Bömers! "Oncle Louis" avait un autre cousin allemand à recevoir à son restaurant "Au chapon fin", c'était le capitaine Kühnemann, commandant du port de Bordeaux. Après le 26 août 1944, les Allemands repartis, Louis Eschenauer crut échapper  à l'accusation de collaboration. N'avait-il pas évité la réquisition du vignoble Rothschild ? n'avait-il pas empêché le pillage intégral des plus grands crus et livré de la piquette ? n'avait-il pas, in fine, évité la destruction du pont et du port ? Son procès s'ouvrit le 9 novembre 1945. Il fut condamné à deux ans de prison, à la confiscation de ses biens et à une lourde amende. En attendant l'amnistie qui arriva en 1951.

Ce livre se lit comme un roman. Il ne prétend pas être une thèse d'histoire contemporaine. Il se fonde sur des conversations plus que sur des archives, aussi ne constitue-t-il pas une vraie suite de l'ouvrage légendaire de Roger Dion. Mais il l'inspirera certainement.

Don et Petie Kladstrup -  La Guerre et le Vin
Éditions Perrin, collection "tempus", 2005, 247 pages.


 

 


Tag(s) : #HISTOIRE 1900 - 2000, #NAZISME