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« Richesse franciscaine » voilà bien un titre paradoxal ! Comment la pauvreté du Christ vécue par François d'Assise pourrait-elle aller à la rencontre de la richesse matérielle croissante des années 1200 à 1500 ? C'est qu'avec le choix d'une pauvreté volontaire les franciscains allaient devenir des précurseurs de l'analyse économique.

François d'Assise a vécu dans le début du XIIIe siècle dans un environnement économique favorable marqué par l'urbanisation et l'enrichissement, particulièrement dans l'arc latin, où l'on retrouva des frappes de monnaie d'or. La figure de l'usurier sans cœur et sans patrie choque de plus en plus : il accapare et thésaurise sans profit pour le reste de la cité. À l'opposé «la prodigieuse capacité du Christ à modifier la réalité quotidienne tout en ne possédant rien » marque les esprits et la pauvreté volontaire commence à apparaître comme un chemin vers la sainteté. Pas n'importe quelle pauvreté : celle qui est utile à la communauté. Car on considère avec Gratien (Bologne, 1140) que « la pauvreté oisive doit être marginalisée et éradiquée.» D'autre part, le 4e concile du Latran (1215) souligne la nature usuraire de la richesse juive et l'extranéité de ces infidèles dans l'économie des chrétiens.

Fils d'un riche marchand d'Assise, Pierre Bernardone, François arrivé à l'âge d'environ vingt-quatre ans abandonna subitement la vie laïque pour devenir ascète : le "Poverello". Il n'était ni un romantique attiré par la nature ni un écologiste radical avant l'heure et dans sa règle de 1223 il souligne surtout le rejet de l'argent. « Je défends formellement à tous les frères de recevoir en aucune manière des pièces d'or ou de la menue monnaie, soit directement, soit par personne interposée…» Aussi, pour vivre modestement, les frères recherchent l'hospitalité et le travail, et refusent la propriété des biens mobiliers et immobiliers. Ils en auront l'usage, pas la propriété. Ils auront des "médiateurs" pour gérer leurs fondations.

Après la création de leur Ordre, les franciscains, et notamment les Frères mineurs, sont amenés de plus en plus à prêcher en ville, à s'intéresser à la vie urbaine, prêchant contre le luxe, l'usure, la magie et les jeux de hasard. La défense de leur identité paupériste requiert les efforts de nombreux frères durant tout le XIIIe siècle. La pauvreté franciscaine réclame la lutte contre le gaspillage des ressources par des individus, la construction d'un bien commun par la circulation du capital, donc un commerce honnête entre chrétiens et des prix justes. Le franciscain Pierre de Jean Olivi ou Olieu (1248-1298) a fait partie des plus engagés dans la défense de la pauvreté — il a dû se défendre de l'accusation de "paupérisme extrémiste" de 1283-1287 — et il a composé à Narbonne vers 1294 un traité sur les contrats, le commerce et l'usure d'où il ressort une signification socialement positive de l'argent qui consiste à l'utiliser sans rechercher à l'accumuler, à le vivre comme une unité de mesure et non comme un objet précieux. Olivi et d'autres à Toulouse, Barcelone ou Gênes s'interrogent sur la variation des prix et la variabilité subjective de l'appréciation de la pauvreté, sur la possibilité de calculer la rétribution du travail, sur les qualités du marchand dans la cité chrétienne. Celle-ci a tout intérêt à disposer en son sein de marchands de bonne réputation, dont la compétence professionnelle fait des experts en matière de prix ou de finances de la cité, de poids et mesures, de change, et dont les familles sont honorablement connues, que l'on voit à l'église, et qui sont désirés comme parrains.

L'augmentation de la présence juive dans l'Italie urbaine des XIV et XVe siècles provoque de la part des franciscains un durcissement visible dans les sermons de Bernardin de Sienne. Tandis que les juifs y accroissent leur position par l'essor des prêts sur gage, Bernardin tonne contre eux car, étrangers à la cité, souvent divorcés et remariés à des femmes d'autres villes, ils sont susceptibles d'y exporter le capital. Il critique aussi les femmes qui achètent et des produits de luxe, se couvrent de fourrures et de vêtements de soie. En conséquence, l'époque connut de multiples lois somptuaires, d'ailleurs continuellement transgressées, pour éviter qu'un luxe inouï n'immobilise massivement l'argent des dots. La richesse est là pour circuler par pour se cacher ni se réfugier au loin. Pour stimuler l'économie locale, chrétienne et citadine, les franciscains fondent des Monts-de-Piété auxquels les marchands riches sont priés de confier des capitaux qui seront ensuite prêtés avec un taux d'intérêt faible. Le modèle du parfait commerçant pourrait être le pratois Francesco di Marco Datini (1335-1410), qui après avoir constitué une fortune considérable fit des dons également considérables.

• Les franciscains ont diffusé tout un ensemble de notions sur l'économie de marché. L'auteur donne ainsi en conclusion l'exemple de ce franciscain, Luca Pacioli, qui a publié en 1494 un célèbre manuel de technique comptable. J'ajouterai que les profits qu'il en retira l'amenèrent … à obtenir du pape une exception à la règle de pauvreté des franciscains pour qu'il puisse en faire hériter sa famille.


Giacomo TODESCHINI
Richesse franciscaine.
De la pauvreté volontaire à la société de marché.

Traduit par Nathalie Gailius et Roberto Nigro
Verdier poche, 2008, 281 pages (Il Mulino, Bologne, 2004)

 

NOTES


• «Micro-revue» électronique, Oliviana publie des articles concernant l’histoire des courants spirituels, dans l’ordre franciscain et ses alentours.

 

• Sur saint François d'Assise, deux comptes-rendus dans Wodka:

Gwenolé Jeusset :  "Saint François et le Sultan"

John Tolan :  "Le Saint chez le Sultan".

 

•Dans son livre publié en 2010, "Le Moyen Âge et l'argent", Jacques Le Goff conteste la thèse de Todeschini, sur l'emploi des écrits de Jean de Olieu. Extrait de la 4e de couverture : "le Moyen Age, faute d'un véritable marché global, n'a pas connu ne fût-ce qu'un précapitalisme, même à la fin. C'est pourquoi son développement économique a été lent et limité, en dépit de quelques réussites remarquables. Au Moyen Age, donner de l'argent est aussi important que d'en gagner. La vraie richesse n'est pas encore celle de ce monde, même si la place de l'argent s'accroît dans les faits et dans les esprits." (Note ajoutée le 16/04/2010).

 

 

 

 

Tag(s) : #HISTOIRE MOYEN AGE