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Vendredi 4 septembre 2009 5 04 /09 /2009 09:56

Publié en 1983 par l'éditeur new-yorkais Ardis Publishers alors que Vassili Axionov, qui avait dû quitter l'URSS deux ans plus tôt, résidait désormais aux Etats-Unis, ce roman est alors le plus « politique » de ses textes. Et à la fois l'un des plus humoristiques. Il se passe presque tout entier en 1973.

Commençons par l'intrigue : bientôt la trentaine, le héros (anti-héros le plus souvent) est un invraisemblable ingénieur d'un invraisemblable laboratoire de recherches dans le domaine des pistons. Son nom : Igor Vélocipèdov, tout fier de son patronyme latin apparu deux siècles avant la bicyclette, si l'on en croît ses connaissances généralogiques. Alors que la fréquentation assidue de la fantaisiste Fenka satisfait ses ardeurs sexuelles et qu'il devrait s'estimer un travailleur heureux, Igor se juge brimé par la bureaucratie quand elle lui refuse coup sur coup : le visa pour un voyage en Bulgarie, l'attribution d'un potager en banlieue, et l'inscription sur la liste d'attente pour acquérir une Jigouli. Vraiment fâché par le système, Igor ne trouve rien mieux que d'écrire naïvement à Brejnev pour se plaindre et lui demander de l'aide. Patatras. Le voilà pris dans l'engrenage bureaucratique et policier. Une seconde lettre à Brejnev fait de lui un des dissidents les plus en vue de la capitale. Mais la roue tourne et il est puni de dix ans de goulag, lui le fils d'une artiste lyrique émérite, lui l'enfant de Krasnodar né en 1943 pendant l'invasion nazie qui a dû justifier sa pureté ethnique slave.

Résumer ainsi le roman d'Axinov ce serait en omettre la substantifique moëlle. Les lettres adressées à Léonide Brejnev sont de bons exemples des fantaisies stylistiques d'Axionov. Dans l'une, il manque des verbes, et dans l'autre des substantifs, comme pour se moquer des pénuries quotidiennes. L'humour ne doit pas nous cacher les revendications que le pouvoir ne peut accepter : libérer la Tchécoslovaquie, libérer les intellectuels expédiés au goulag, etc … Jamais Axionov n'avait autant politisé son Å“uvre. La propagande anti-soviétique même est montrée comme étant bien reçue des Moscovites. On se demande même si l'auteur, tout juste débarqué en Amérique, n'en rajoute pas plusieurs couches…

Quelle galerie de portraits, mes aïeux ! Quel voyage en Soviétie, chers camarades ! Axionov invente un nombre incroyable de personnages humoristiques sinon hilarants, comme les soeurs Tikhomirova, Agrippine et Adélaïde, l'une dactylo des dissidents, l'autre secrétaire pincée d'un intrigant apparatchik. Au fil des rencontres de Vélocipèdov c'est un carnaval de policiers corrompus, de membres influents du Parti, d'artistes émérites comme le danseur Kalachnikov, d'intellectuels juifs dissidents comme l'intellectuel Protubérantz, d'officiers du KGB comme le général Opékoun. Vélocipèdov tombe dans les bras d'Hanuk, l'Arménienne séductrice et épouse du général précité. Notre anti-héros ne s'arrête pas là ; il délivre du dessouloir un cinéaste clochardisé qui ne pense qu'à filmer la révolution ; il répare au noir des voitures de célébrités du monde des arts comme de l'armée rouge. C'est lors d'une de ces délicates interventions mécaniques qu'il est attaqué par une veuve de guerre, bardée de décorations, à coups de fer à repasser. Oh ! le dur retour du passé stalinien…

Pourtant, les temps changent. L'URSS survivra-t-elle encore en 1984 ? C'est la question que posait depuis quelques années l’historien russe Andreï Amalric. La question brièvement entrevue dans ce roman n'est pas aussi saugrenue que le lecteur français pouvait l'imaginer en lisant « Paysages de Papiers » à sa publication dans la collection "Du monde entier". Mais il est clair qu'Axionov, veut donner l'image d'un pays qui tient debout moins par la force du Parti et du KGB, l'un et l'autre stupides et corrompus, que par la force des habitudes. Ses élites, notamment ses écrivains, se font expulser ou migrent vers Israël, l'Allemagne et les Etats-Unis : voyez Gorenstein, Pliouchtch, Soljénitsyne, ou Zinoviev. Le chapitre final qui se déroule dix ans plus tard illustre ces tendances : le "zek" libéré Igor Vélocipèdov débarque à New York et y est accueilli par quasiment tous les protagonistes du roman, ses amis, ses rivaux et ses anciens ennemis. On les rencontre dans Manhattan et à Brighton Beach. Dans une farandole finale, Fenka fait une apparition magique dans Broadway et y retrouve son prince Igor ! Mais Vélocipèdov n'est pas délivré pour autant de la paperasserie bureaucratique ; celle de Washington remplace celle de Moscou : « paysages de papiers » toujours !

• L'année même de la publication de la traduction française, un certain Gorbatchev s'assoyait dans le fauteuil branlant de Léonide Ilytch. Quelques années encore et Vassili Axionov pourrait revenir s'installer à Moscou, redevenue capitale de la Russie et donner un nouveau souffle à son œuvre !

Vassili AXIONOV
Paysage de papiers

Traduit par Lily Denis
Gallimard, 1985, 232 pages.

Par Mapero - Publié dans : LITTERATURE RUSSE et de l'EST
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