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Pour qu'ils accèdent à la postérité, l'usage a longtemps été de commander les statues des grands hommes. Leur portrait est une alternative, comme on le voit ici. En ce début de 1794, sous la Première République, le pouvoir appartient à un Comité de Salut Public de onze membres dont Robespierre. Leur portrait de groupe est commandé par des jacobins de la capitale à un peintre désoeuvré, François-Elie Corentin. On nage en pleine Terreur en ces temps de guillotine. Le sang coule aussi dans les provinces, je veux dire dans les départements. Si ces commanditaires sont généreux puisque pressés c'est que la conjoncture politique pourrait basculer. Disposer de ce tableau, ce serait donc leur «joker» si Robespierre restait seul au pouvoir ; sinon ils en feraient un témoignage à charge de ses ambitions tyranniques.

Curieusement le lecteur ne saura rien de l'ardeur du peintre pour honorer son contrat — travail qui aboutit à ce « très simple tableau sans l'ombre d'une complication abstraite.» Il ne saura rien non plus de la manière dont Corentin s'y prit pour réunir ces binettes qui n'étaient pas toutes archi-connues. On sait seulement que la toile sera ultérieurement exposée dans un pavillon du Louvre et que le grand Michelet en personne lui consacrera quelques pages de son «Histoire de la Révolution française», des pages écrites « sous sa main impeccable, dans la ville de Nantes au bout de la Loire dans l'hiver de 1852, dans le quartier Barbin dans la maison dite de la Haute Forêt, le ci-devant quartier Barbin qui s'appelle aujourd'hui quartier Michelet, où il écrivit les pages sur la Terreur » puisqu'il était «relégué dans Nantes par Napoléon III.» Çà, c'est un coup de chapeau de l'auteur à sa ville d'adoption !

Au lieu de nous montrer le peintre au travail, Pierre Michon a décrit la famille de l'artiste, autrefois enrichie par un maçon patriarche qui faisait trimer des ouvriers limousins du côté d'Orléans et des levées de Loire, puis ruinée par un aspirant poète, et dont le rejeton fut le peintre qui aurait fait ses classes auprès de Tiepolo travaillant a fresco les plafonds de la Kaisersaal de Wurtzbourg. « Je n'ose pas m'inspirer de ces bons romanciers qui veulent faire de Corentin un peintre philosophe, éduqué par son père. Car en vérité ils se virent peu, et loin des pensées de fil blanc l'enfant vécut entre deux femmes qui le dévoraient d'amour.» Avec ce choix radical, Pierre Michon réussit la fiction d'une nouvelle "vie minuscule" et invente un épisode de la Révolution française avec le tableau des « onze parricides », les « onze tueurs de roi », qui ont goûté aux belles lettres comme le père de Corentin qui se voulait "de la Marche".

Outre les inconditionnels de Pierre Michon, ce bref roman qui fonctionne en grande partie comme une ironique visite guidée — « Je me demande, Monsieur, s'il est bien utile de vous raconter cela…» — pourra divertir les amateurs de l'histoire — de la Révolution plus que de la Peinture — à condition de ne pas s'offusquer que des gabarres de Loire à fond plat soient projetées dans le trafic négrier transatlantique !

Pierre MICHON - Les Onze
Verdier, 2009, 136 pages.
Lire l'interview de Pierre Michon dans BSC News de juin 2012 (pages 24-33)
Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE