Œuvre de jeunesse de Ramon Gomez de la Serna, ce roman paru en Espagne en 1918 et traduit en français par le poète Jean Cassou en 1924, est fondé à première vue sur le seul récit de la liaison estivale d'un jeune madrilène, Rodrigue, avec une mystérieuse veuve, Christine, dont la pâle carnation tranche avec ses noirs vêtements de deuil. Très progressivement, dans un récit à petites touches, la passion naît, monte, culmine et décline — mais uniquement du côté de Rodrigue. Christine, elle, ne semble pas totalement partager les élans de son amant, seulement y assister, comme les suivre d'un regard intéressé mais distant.
 
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L'auteur analyse minutieusement le regard que Rodrigue porte sur Christine. Le lecteur avance avec lui pas à pas dans l'admiration d'abord — « Vous êtes la blancheur idéale » — qui contraste avec le noir de ses cheveux, de ses robes. Puis viennent les premiers doutes sur le veuvage. Qui était le mari et quand est-il décédé ? Ce mari fantôme, Rodrigue s'imagine le rencontrer, le croiser dans les cafés, dans les rues ou dans les parcs. Il s'imagine qu'il est toujours vivant et que le couple est seulement séparé. Il s'imagine que c'était un mari sadique : « Elle avait dû être attachée aux barreaux de ce lit, comme le Christ à la colonne, et cet homme, pour faire éclater en cris ouverts et francs cette chair silencieuse, l'avait fouettée de belle manière.»

Alors, la martyre avait fui et s'était faite veuve, mais c'était un statut précaire. « Je sens la menace » lui avoue-t-il. Pour s'éloigner du fantôme qui n'en est peut-être pas un, Rodrigue invite sa maîtresse à Paris. Est-ce vraiment une ville nouvelle pour elle ou bien là encore la veuve est-elle une cachottière, habillée en robe de veuve qui fait d'elle à la fois « une nonne et une coquette » ? D'ailleurs Christine n'affirme-t-elle pas que cet uniforme noir la protège — mais de quoi ? Est-ce bien du regard envieux des hommes en général, comme Rodrigue le constate dès qu'il sort avec elle à travers Madrid ou Paris ?

Enlevée la robe noire, Christine est-elle si blanche à l'image des seins d'ivoire qui souriaient dans son décolleté ? « Elle lui avait promis de se baigner avec lui à la prochaine visite » mais en attendant « quel péché lavait-elle et effaçait-elle de son corps ?» Le lecteur sourit évidemment de ce jeu en noir et blanc, noirceur du péché et de la culpabilité, blancheur de la pureté et de l'innocence. En somme, quelle est la véritable "couleur" de son âme ? Blanche comme sa peau. Noire comme sa robe de deuil, le jais et l'ébène des accessoires achetés à Paris.
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— Les seins en été, lui dit Rodrigue, pour dire quelque chose, et pour la voir sourire, il faudrait les mettre dans la glace.
— Quelle cochonnerie ! répondit-elle en souriant, mais en lui enlevant ses seins pour le punir…


L'auteur est par ailleurs connu pour un livre simplement intitulé "Seins"… Avant-gardiste il y a cent ans, Gomez de la Serna pratique une écriture légère et sensuelle — « En peignoir, tu es plus que nue…» — qui peut quelquefois prendre un tour désuet, à moins que cette impression ne soit due à la traduction. Bizarrement, ou par effet dadaïste, cette sensualité frise parfois aussi le mauvais goût : « Elle avait cette richesse des hanches qu'ont les bonnes poules plumées, les poules de Bayonne que l'on vend avec du beurre au côté » !  
 

Ramón Gómez de la Serna
La veuve blanche et noire

Traduction de Jean Cassou
Éditions Gérard Lebovici, 1986, 248 pages. (Également paru en 10/18 en 1996).
Tag(s) : #LITTERATURE ESPAGNOLE
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