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Qu'est-ce que le catharisme ? Comment s'est-il développé et comment a-t-il disparu ? C'est à ces questions que répond Anne Brenon dans cette mise à jour de son ouvrage fondamental de 1988. L'auteur, qui a fondé la revue "Heresis", est en effet l'une des principales spécialistes du sujet.

 

Une première partie traite du sujet de manière générale. Les cathares sont d'abord situés dans leur époque de crise de l'Eglise romaine et de multiplicité des mouvements dissidents entre l'An Mil et le XIVe siècle : ainsi des Vaudois ou même de certains disciples du "Poverello" d'Assise. Rejetant l'Eglise romaine comme étant gouvernée par le Diable, le catharisme se fonde sur une parfaite connaissance de l'Evangile qui contraste avec l'inculture des curés de l'époque ; il constitue une version dualiste d'un christianisme inspiré des temps paléo-chrétiens, qui apparaît aussi bien en Languedoc qu'en Champagne, en Rhénanie qu'en Italie. Nul besoin d'aller recourir à l'importation de pratiques orientales pour comprendre la foi de ceux que l'histoire a parfois appelés Albigeois et qui se disaient Bons Hommes ou Bons Chrétiens, entourés des croyants auxquels ils prêchaient en successeurs itinérants des apôtres. Les croyances et les pratiques des cathares nous sont connues par les ouvrages polémiques des catholiques, mais aussi par le "Rituel cathare occitan" conservé à Dublin après avoir été sauvé par des Vaudois d'Italie du nord.

 

La seconde partie se consacre à l'analyse du catharisme en Occitanie. Après le raid infructueux de Bernard de Clairvaux en 1145, les évêchés cathares se créent lors d'une réunion organisée à Saint-Félix de Lauragais en 1167. Pendant une génération le dialogue est encore possible entre cathares et catholiques sur le mode de "conférences contradictoires". La croisade est lancée en 1209 alors les Eglises des Bons Chrétiens étaient en pleine vigueur. La géographie du catharisme coïncide largement avec les grandes routes commerciales des XII-XIIIe siècles. Aussi les Occitans sont-ils en relation avec les cathares de Lombardie et de Toscane. C'est d'ailleurs chez eux qu'après les bûchers de Montségur beaucoup de Parfaits et de croyants originaires des villes occitanes se replieront. En revanche, l'exil en Aragon sera plutôt le fait de ruraux comme Bélibaste.

 

Ces cathares méridionaux, d'Occitane ou d'Italie, sont largement insérés dans l'économie médiévale des échanges. Ils pratiquent le prêt à intérêt : « les "biens" de l'Eglise cathare ne furent jamais "gelés" en propriété foncière, mais demeurèrent sur le marché économique : peut-être les diacres, qui avaient mission sacerdotale et pastorale sur les "maisons" de leur territoire se chargeaient-ils aussi de vérifier la gestion de chacune avec son Ancien, voire de "convoyer des fonds". Le monde des affaires prit l'habitude de travailler avec eux : on leur confia des sommes en dépôt, parce que l'on savait que les Bons Chrétiens étaient intègres » écrit Anne Brenon. Plus tard cette honnêteté contribuera à leur perte puisque le mensonge leur est interdit, même face à l'Inquisiteur.

 

"Le vrai visage du catharisme" nous dépeint une société où les femmes tiennent un rôle plus important et plus actif qu'aux siècles de la Renaissance. En effet, le refus des sacrements catholiques entraîne le refus du mariage tel qu'imposé aux laïcs par la réforme grégorienne. Sans aller jusqu'à parler de féminisme cathare, il est remarquable que les filles et femmes croyantes accèdent à quelque liberté, peut-être plus économique que sexuelle, vu l'organisation stable des communautés de femmes tandis que les Parfaits mènent une vie plus itinérante en raison de leur engagement apostolique. De même, l'auteur montre que ces femmes cathares, notamment dans la noblesse, participent à la gloire des troubadours, comme Peire Vidal, et que le "fin amor"  qu'ils célébraient n'était pas exclusivement platonique.

 

C'est par les dossiers de l'Inquisition que l'on a obtenu une image précise des sociétés cathares, urbaines et villageoises. La noblesse locale joue très longtemps un rôle du protecteur ; autour du château féodal qui appartient très souvent à une famille de croyants voire de Parfaits (ceux qui sont ordonnés du baptême par imposition des mains), s'entassent les maisons des croyants, le tout formant un "castrum" comme à Cabaret en bas des ruines des châteaux de Lastours. (photo ci-dessous). De nombreuses familles de la noblesse locale sont ainsi passées en revue. Le catharisme des princes (comte de Toulouse, vicomte Trencavel, comte de Foix) a attiré contre eux la croisade de 1209 et diverses opérations ultérieures ; au terme de ces guerres, le roi de France a consolidé son domaine, d'autant que les supporters extérieurs de la cause des cathares occitans n'ont pas répondu à leurs espérances. Le roi d'Angleterre fut battu à Taillebourg dans la vallée de la Charente, et le roi d'Aragon écrasé et tué à Muret au sud de Toulouse. En 1229, le traité de Paris-Meaux planifiait la disparition du comté de Toulouse : Raimon VII n'y put rien changer. Guerre et Inquisition ont ruiné une partie de la population : ainsi des "faydits" ces nobles à qui leur engagement cathare fait perdre leurs biens par confiscation au profit de l'Eglise romaine.

 

 

Ruines de Cabaret aux pieds des tours (Lastours)

 

Une fois disparue l'essentiel de la hiérarchie cathare des terres occitanes (plus de 220 parfaits et croyants ont péri par le feu rien qu'à Montségur), la société cathare ne disparaît pas tout de suite. Il y a encore des Parfaits et des Parfaites pour donner le "consolament" jusqu'au milieu du XIIIe siècle. Mais les bûchers des derniers inquisiteurs comme Jacques Fournier  finissent par provoquer l'extinction de l'Eglise cathare vers 1320, dans le comté de Foix. Au bout du compte, la diffusion des ordres mendiants, considérés comme un instrument de la reconquête catholique, a d'une certaine manière été freinée par le déclenchement de la croisade puisque Dominique de Caleruega avait commencé à prêcher dans les années 1206-1208. Après la croisade, les excès des inquisiteurs dominicains provoquèrent maintes réactions populaires d'hostilité.

 

L'ouvrage dont on vient de voir l'intérêt manifeste est aussi fondé sur de convaincantes citations de traités anti-hérétiques, de dépositions devant les inquisiteurs, et valorisé par une écriture assez travaillée pour créer les conditions d'une lecture agréable, sans verser dans la superficialité. Une bibliographie à jour contourne l'absence de notes infrapaginales mais pas celle d'un index des noms.

 

Anne BRENON : Le vrai visage du catharisme

La Louve éditions, Cahors. 2008, 399 pages.

 

Tag(s) : #HISTOIRE MOYEN AGE