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Si le département de l'Aude a fait de l'expression "Pays Cathare" sa devise touristique, il ne faudrait pas oublier que cette dissidence religieuse qu'on appelle le catharisme s'est étendue de la Flandre à la Catalogne et de la Champagne à la Toscane. De même, l'expression "croisade des Albigeois" (1209…) donnait une illusoire précision spatiale. Mais le sujet de cette thèse n'est pas géographique : Pilar Jimenez a eu pour objectif de redessiner l'image traditionnelle du catharisme, déformée par ses accusateurs comme par ses historiens. A cette fin, elle situe les Cathares dans l'histoire médiévale, et par une lecture critique des sources, démontre la diversité des groupes cathares dans l'Occident chrétien, sans qu'il y ait lieu de leur trouver des origines orientales, telles que l'hérésie des bogomiles, ou l'ancienne secte des manichéens, ainsi que l'affirmait vers 1270 le "Tractatus de haereticis" attribué à l'inquisiteur Anselme d'Alexandrie.

 

Les Cathares font partie de courants chrétiens dissidents face à une Eglise en cours de réorganisation sous l'impulsion du pape Grégoire VII (1073-1085). Cela nous entraîne au cœur de la Renaissance intellectuelle du XIIe siècle quand la "réforme grégorienne" se caractérise par le renforcement de l'autorité pontificale et romaine, la lutte contre la simonie et le nicolaïsme. Dans ce contexte, se déclenche en différents lieux de la chrétienté une aspiration à la pureté de la foi (catharos = purs) et à l'autonomie des communautés de croyants. Ceci rapproche les divers Cathares de leurs contemporains les Vaudois et ils ont même été considérés comme précurseurs des Réformateurs du XVIe siècle, à tort selon Pilar Jimenez. L'exigence cathare passe en effet par la condamnation généralisée des sacrements de l'Église catholique, par la profonde connaissance des Évangiles (y compris des apocryphes) mais le rejet de l'Ancien Testament, par une théologie fortement marquée par le dualisme, lui-même fondé sur la tradition augustinienne. Le catharisme se distingue par sa position sur le Christ et l'eucharistie : Jésus n'est pas fait homme, il n'est pas né de la vierge Marie, il n'est pas présent dans l'eucharistie (refus de la transsubstantiation). Rien de cela n'est entièrement nouveau. Aussi les hérésiologues ont-ils trouvé dans les catalogues des dissidences passées assez de qualifications permettant de qualifier ces dissidents d'hérétiques. Le Concile du Latran de 1179 mentionne alors les "cathares" dans la liste des hérétiques à côté des "patarins" italiens.

 

La description de la dissidence commence par l'Empire. « On arrêta à Liège en 1135 des gens, qui étaient hérétiques sous les dehors de la religion catholique et de l'habit de la vie spirituelle. Ils niaient le mariage légitime, disaient que les rapports avec les femmes devaient être communs, combattaient le baptême des petits enfants, et affirmaient que les prières des vivants ne peuvent rien apporter aux âmes des morts.» Ce constat dressé lors d'un synode est l'un des tout premiers. La description s'approfondit grâce aux "Sermons contre les cathares" d'Eckbert, un moine de Schönau en Rhénanie (1165). L'examen des cathares de la France du Nord, en Champagne notamment, progresse entre autres grâce au "Liber Antiheresis" d'Ebrard de Béthune (c.1200), mais en même temps commence la querelle d'interprétation de leur dualisme : «Ils croyaient en deux dieux, l'un sauveur et bon en qui ils avouent croire, l'autre mauvais, créateur des choses visibles et des corps humains en qui ils refusent de croire (…) D'après eux, ce monde est mauvais, il est nihil (néant).» Allusion au Prologue de Jean (1,3) «Omnia per ipsum facta sunt et sine ipso factum est nihil.»

 

L'historienne toulousaine nous montre ensuite l'expansion du catharisme en Italie, particulièrement en Lombardie ; les communautés s'y divisent sur la question du dualisme, sous l'impulsion de leurs guides et des textes qu'ils produisent, sous l'influence par exemple de l'«Interrogatio Iohannis» d'origine grecque. On aborde ainsi de manière détaillée et controversée la grande affaire de la chute et du péché de chair, bref de la responsabilité de Satan dans l'origine du mal — pour les Cathares, Dieu n'est en rien la cause du mal— et la question du salut, tous soucieux d'éviter à leur âme les errances de corps en corps car il n'y a pas de Purgatoire. Petits seigneurs dont le château forme un "castrum" avec le village attenant, paysans et artisans qui y vivent regroupés, les Bons Hommes du Languedoc, semblent un peu en retrait des subtilités théologiques des Italiens, mais tous sont fortement acquis au mépris de la sexualité, et tous comptent sur le "consolamentum" et croient au baptême par imposition des mains (cf. illustration de couverture). Sur tous ces points, les archives de l'Inquisition permettent de préciser la dissidence des Bons Hommes et des Bonnes Femmes. En Catalogne (Couronne d'Aragon), le catharisme paraît surtout représenté par les familles d'exilés venues du comté de Toulouse et du comté de Foix après la Croisade de 1209, depuis l'époque de la chute de Montségur, jusqu'aux années du périple de Guillaume Bélibaste, le dernier Parfait. Arrêté au sud de l'Aragon par le "chasseur de primes" qu'était Arnaud Sicre, il finira sur le dernier bûcher, allumé en 1321 à Villerouge-Termenès près de son village natal de Cubières (Aude).

 

«L'ennemi de Dieu, Satan, fit des corps d'homme dans lesquels il enferma ces esprits [...]. Ces esprits, quand ils sortent des tuniques, c'est-à-dire d'un corps, se sauvent tous nus, apeurés, et ils courent si vite, que si un esprit était sorti d'un corps à Valence et devait entrer dans un autre dans le comté de Foix, et qu'il plût abondamment sur tout le parcours, c'est à peine si trois gouttes de pluie l'atteindraient. Courant ainsi apeuré, il se pose dans le premier trou vide qu'il peut trouver, c'est à dire dans le ventre de tout animal qui porte un embryon encore sans vie : chienne, lapine, jument, ou n'importe quel autre animal, ou encore dans le ventre d'une femme, de telle sorte cependant que si cet esprit a mal agi dans son premier corps, il s'incorpore dans le corps d'une bête brute ; si au contraire il n'a pas fait de mal, il entre dans le corps d'une femme. Ainsi les esprits s'en vont de tunique en tunique jusqu'à ce qu'ils entrent dans une belle tunique, c'est à dire dans le corps d'un homme ou d'une femme qui a l'entendement du bien, que dans le corps ils soient sauvés, et qu'après être sortis de cette belle tunique, ils retournent au Père saint.» C'est ainsi que l'inquisiteur Jacques Fournier nota le credo de Bélibaste tel que rapporté par Arnaud Sicre.

 

• Outre l'objectif déclaré de remettre en ordre le passé des Cathares, de "démystifier" la doctrine cathare, l'ouvrage de Pilar Jimenez a plusieurs mérites que je voudrais souligner. D'abord, pour les communautés de toutes les régions étudiées, on voit bien l'importance d'un idéal difficilement accessible mais exaltant de mépris du monde et de la sexualité. Ensuite ces recherches donnent vie aux textes théologiques qui s'étendent sur les XIIe et XIIIe siècles, abondamment cités, certains en latin comme la profession de foi des cathares florentins (29 juin 1227).

Enfin, on voit bien que l'arme absolue contre les Cathares n'est pas la controverse mais l'extermination quand l'Église radicalise son combat contre l'hérésie au XIIIe siècle. Les deux cents Parfaits victimes des bûchers de Montségur en 1244 sont ainsi précédés à Mont-Aîmé, en Champagne, par les 183 hérétiques qui furent brûlés le 13 mai 1239 en présence de nombreux évêques du nord de la France. Plus anciennement, le nommé Ramirdh qui prêchait contre les simoniaques de Cambrai y fut brûlé — seul— en 1076 par ordre de son évêque. Plus anciennement encore, en 1022, dix chanoines d'Orléans avaient été envoyés au bûcher par le roi Robert le Pieux.

 

Pilar JIMENEZ-SANCHEZ : Les Catharismes. Modèles dissidents du christianisme médiéval (XIIe-XIIIe siècles). Préface de Dominique Iogna-Prat. Presses Universitaires de Rennes, 2008, 454 pages. Avec annexes, bibliographie, index.

 

Tag(s) : #HISTOIRE MOYEN AGE