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En 1955, à Rome, devant le Xe Congrès des Sciences Historiques, l'historien américain Robert Palmer fut pris par certains pour un agent de la CIA quand il lança le thème de la "révolution atlantique" avec la complicité de Jacques Godechot. La Révolution française était un élément d'un système plus vaste dans l'espace et le temps que notre hexagone le temps d'une décennie. Dans cette époque de guerre froide, ça ne collait pas trop bien avec la culture dominante, marxiste, des historiens français de la Révolution, réunis sous le drapeau sans-culotte d'Albert Soboul. Ou bien ça n'était qu'une "illusion rétrospective" (selon Alice Gérard, 1970). Un demi-siècle plus tard, après l'emploi généralisé du concept de mondialisation, après l'évidence de la créativité des universitaires américains (gender studies, area studies, post-colonial studies, etc) le thème de la "révolution atlantique" revient, en triomphe, mais dans une architecture renouvelée, un cadre spatio-temporel grandiose incluant le début de la colonisation du Nouveau Monde, les luttes religieuses, l'histoire maritime, les origines du prolétariat, le mélange ethnique, etc.


Marcus Rediker enseigne l'histoire à l'Université de Pittsburgh. Spécialiste de l'histoire de l'Atlantique, il a publié des essais sur le navire négrier, sur les marins et les pirates. Avec Peter Linebaugh son collègue de Toledo, ils dessinent dans cette «Hydre aux mille têtes» une étonnante histoire faite de révoltes, de résistances populaires, disséminées entre la fin du XVIe siècle et 1830, dans l'aire atlantique et principalement au sein de l'empire britannique et en reprenant les termes des auteurs « Ce livre s'intéresse aux connexions qui ont été, à travers les siècles, généralement niées, ignorées ou simplement inaperçues, mais qui pourtant ont profondément façonné l'histoire du monde». 

 

Dans cette longue période de répression, le pouvoir de l'Etat (Hercule) frappe indistinctement les résistances et révoltes populaires (l'Hydre) : paysans sans terre victimes des "enclosures", et révoltés pour cette raison, groupes religieux minoritaires, "non-conformists" rejetés par Cromwell et la Restauration, Irlandais en révolte quasi-permanente, esclaves africains victimes de la traite atlantique et de la mise en place d'une économie de plantation dans le Nouveau Monde, marins indomptables tentés de se libérer des châtiments corporels des officiers du bord en devenant pirates.

 

Cet ouvrage qui est d'une richesse incroyable, et qui est illustré en noir et blanc, n'est pas très pratique à consulter. Il n'y a pas d'Index des personnes ni des mots-clés... Pourtant, il sera  extrêmement utile aux enseignants français, auxquels l'histoire de l'hexagone est plus familière que celle de l'empire britannique. C'est un trésor pour comprendre par en-bas et non par en-haut l'histoire, notamment anglaise du XVIIe siècle, c'est-à-dire le vécu des questions religieuses, des transformations économiques, de la révolution et de la restauration… C'est une mine incomparable d'informations sur le monde maritime atlantique, l'exploitation coloniale, la vie des esclaves, leurs révoltes. Mais comme je crains que ceci ne soit pas assez clair ; j'espère attirer de nombreux lecteurs vers ce livre unique en effleurant quelques aspects de chacun de ses chapitres.


En feuilletant les différents chapitres

Chapitre 1 - Les naufragés du "Sea Venture" ou comment un navire isolé d'un convoi parti de Plymouth pour la Virginie se retrouve en juillet 1609 à faire naufrage sur les récifs des Bermudes. Et comment les naufragés s'organisent en défiant les autorités. La "Tempête" de Shakespeare (1611) s'inspira de cet épisode. Comment les débuts de la colonisation de la Virginie sont particulièrement difficiles au point que certains colons britanniques désertent et se réfugient chez les Indiens powhatan.


Chapitre 2 -  Coupeurs de bois et puiseurs d'eau ou comment le sous-prolétariat est  renforcé dans les années 1600-1650 par l'assèchement des marais qui, comme les forêts déboisées pour les besoins de la marine, cessent d'être des ressources communes. En même temps des maisons de corrections convertissent des milliers d'hommes au travail forcé dans les "bridewells" et autres bagnes. Des milliers de sorcières sont jugées et exécutées. En 1636 une rafle de Tziganes aboutit à la pendaison des hommes et à la noyade des femmes. Le Beggars Act de 1598 menace les délinquants des galères — ou de déportation vers les colonies d'Amérique soit 200.000 personnes au XVIIe s. En Amérique les Indiens Powhatans résistent : en 1622, c'est ainsi que 347 colons, près du quart de la population, furent tués.  Pour Francis Bacon, "La Nouvelle Atlantide" (1627) devait exclure les gens dangereux. Les auteurs nous donnent des exemples : assassins, naufrageurs, malfaiteurs de toutes sortes, prédicateurs itinérants, antinomiens et anabaptistes, commoners dépossédés, amazones même, c'est--à-dire des femmes armées qui participaient à des troubles populaires, telles Grace O'Malley ou Captain Dorothy…


Chapitre 3 - "Une servante moricaude nommée Francis" ou comment une soeur anabaptiste venue des colonies fait figure de modèle dans une petite communauté alors même qu'éclatait la première révolte d'esclaves de l'histoire anglaise, en 1638 sur l'île de la Providence. C'est l'âge des mouvements radicaux religieux. Pour certains sectateurs comme les antinomiens, les femmes pouvaient (parfois) être incitées à prêcher. C'est l'époque égalitariste des niveleurs habillés de vert et des bêcheux (diggers) partisans de travailler la terre en commun : pas de propriété privée.


Chapitre 4 - La divergence des débats de Putney ou comment le colonel Thomas Rainborough s'apitoie sur le sort de ceux qui sont recrutés de force par la marine, dénonce l'esclavage et les enclosures. Il est mort en 1648 assassiné par les royalistes. A la même époque, les pêcheurs de Naples avaient suivi Masaniello pour protester contre les nouvelles taxes sur les marchés et contrôler la ville. Le 26 mars 1649, au lendemain de l'écrasement des niveleurs, Cromwell donnait l'ordre de conquérir l'Irlande. On mit le territoire en cartes (cadastre) et des milliers d'Irlandais furent expédiés en Amérique : en 1669, il y avait à La Barbade 8.000 travailleurs venus d'Irlande. Cauchemar pour les autorités, on y vit des exemples de coopération entre Irlandais et esclaves africains lors des complots et révoltes de 1675, 1686 et 1692, comme si "l'Irlandais noir" était devenu une ethnie aux Caraïbes.


Chapitre 5 - L'Hydrarchie : les marins, les pirates et l'Etat maritime  ou comment l'essor de la marine anglaise après 1630 amène une discipline de fer sur les bateaux (Naval Discipline Act) de plus en plus utilisés dans le trafic esclavagiste. Le pidgin devient une langue parlée sur l'Atlantique entre les trois continents. Les mutineries se multiplient. La culture de la flibuste prospère jusque vers 1725 : quand elle se trouve gêner à l'excès la traite atlantique, elle est brisée. Le capitaine William Snelgrave témoigne de ce tournant dans son récit paru en 1734. Les "Frères de la Côte" qui arborent le pavillon noir (le "Jolly Roger") ne sont pas tous britanniques ; il faut mettre leur essor en relation avec les multiples révoltes paysannes qui secouent la France de Louis XIII.


Chapitre 6 - "Les parias des nations de la terre" ou comment arrive la révolte du prolétariat de New York en 1741. Des Noirs et une Irlandaise y jouent un grand rôle : elle s'appelait Margaret Perry et on la surnommait "Negro Peg". La révolte devait d'abord consister en une dizaine d'incendies dans le port. Des pasteurs auraient favorisé l'insurrection : le pasteur John Ury fut pendu. Esclaves africains, marins hispaniques, soldats irlandais, allaient ensuite porter la révolte de New York à toute la Caraïbe. Güemes, le gouverneur de Cuba envisagea  même d'envoyer  des marins espagnols pousser à la révolte les "Nègres de toutes langues" dans les colonies anglaises.


Chapitre 7 - Un équipage bigarré dans la révolution américaine ou comment les marins de toutes ethnies contribuent à l'agitation qui a précédé la Boston Tea Party. Les droits des marins sont de plus en plus affirmés contre les exactions anglaises tandis que le mouvement abolitionnistes prenait son essor à Londres, en relation avec Olaudah Equiano, Granville Sharp ou le quaker Benezet. Dès lors on ne comptera plus les révoltes dans les îles et les futurs Etats-Unis, d'autant que de nouveaux chefs évangéliques, baptistes et méthodistes opéraient. Quand la révolte prend de l'ampleur, on crie "Nous vivons un parfait Jubilé !"


Chapitre 8 - La conspiration d'Edward Despard est celle d'un officier irlandais qui a servi le pouvoir de Londres, notamment au Honduras Britannique, où il a distribué des terres (!) ce qui lui a valu d'être sanctionné et de devoir rentrer en Europe. Là, témoin de la tragédie irlandaise de 1798, il décide de comploter à Londres pour la République et l'avènement de ses idéaux radicaux et égalitaires. Il sera pendu avec ses partisans, malgré la campagne d'opinion menée par son épouse d'origine africaine.


Chapitre 9 - Robert Wedderburn et le jubilé atlantique. Ce métisse s'inspire de la Révolution anglaise pour développer une sorte de "théologie de la libération" qui doit s'étendre aux plantations ; il encourage sa demi-soeur Elisabeth Campbell à libérer ses esclaves de Jamaïque, — c'est le Jubilé —contre l'avis des autorités. On est alors après 1815 et au début du luddisme briseurs des "mécaniques" de l'industrie naissante ; de même il s'agit de briser les chaînes de l'esclavage puisque les jours de la traite son comptés. Wedderburn avait repris les idées de Volney (Ruines, ou Méditations sur les révolutions des empires, 1791)


Chapitre 10 - Tigre ! Tigre ! ou comment le peintre et poète William Blake fut amené à illustrer les mémoires de John Gabriel Stedman qui, après avoir combattu les marrons du Surinam, s'est fait porte-parole de la cause des Noirs.

 

Les étapes de l'Atlantique révolutionnaire

« Nous avons étudié le processus herculéen de mondialisation et les actes de résistance de l'Hydre à mille têtes. La périodisation des presque deux siècles et demi parcourus suit l'énumération des lieux de lutte caractéristiques : le commun, la plantation, le vaisseau, et l'usine.» Ainsi, les auteurs ont-ils en peu de mots résumé leur ouvrage novateur. Mais il y a plus : ils distinguent finalement quatre temps dans cette histoire du capitalisme et de la résistance à sa marche. Je cite, de manière à laisser juger aussi du style de l'ouvrage.

• « Dans les années 1600-1640, quand le capitalisme né en Angleterre commença à s'étendre autour de l'Atlantique à travers le commerce et la colonisation, les systèmes de terreur et les vaisseaux contribuèrent à l'expropriation des communers d'Afrique, d'Irlande, d'Angleterre, de La Barbade et de Virginie, et à les mettre au travail comme coupeurs de bois et puiseurs d'eau.»

• « Pendant la seconde phase, entre 1640 et 1680, l'Hydre dressa ses têtes contre le capita
lisme anglais, d'abord avec la révolution en métropole, puis les guerres serviles dans les colonies. Les antinomiens s'organisèrent pour lever une nouvelle Jérusalem contre la Babylone décadente et mettre en pratique le précepte biblique selon lequel « il n'y a de partialité dans le jugement de Dieu ». Leur défaite aggrava encore la sujétion des femmes et ouvrit la voie à l'esclavage transocéanique en Irlande, en Jamaïque et en Afrique de l'Ouest. Dispersés sur les plantations américaines, les radicaux furent défaits une seconde fois à La Barbade et en Virginie, ce qui permit à la classe dominante de garantir la plantation comme fondement stable du nouvel ordre économique.»

• «Une troisième phase, entre 1680 et 1760, vit la consolidation et la stabilisation du capitalisme atlantique à travers l'État maritime, un système nautique et financier dédié à la conquête et à l'exploitation des marchés atlantiques. Le vaisseau — la machine caractéristique de cette période de la mondialisation — tenait à la fois de l'usine et de la prison. En réaction, les pirates construisirent en mer un ordre social autonome, démocratique et multiracial, mais comme ce mode de vie alternatif menaçait la traite des esclaves il fut anéanti. Une vague de rébellion éclata alors au sein des sociétés d'esclaves des Amériques dans les années 1730, qui culmina en
1741 avec un complot insurrectionnel multiethnique des travailleurs new-yorkais.»

• «Entre 1760 et 1835, l'équipage bigarré ouvrit l'ère des révolutions atlantiques avec la Tacky's Revolt en Jamaïque, puis une série d'insurrections dans tout l'hémisphère. Ces nouvelles révoltes furent à l'origine d'avancées de la praxis humaine — les droits de l'homme, la grève, la doctrine du droit supérieur —qui contribuèrent à long terme à interdire l'enrôlement forcé et à abolir l'esclavage sur les plantations. Elles participèrent plus immédiatement à l'avènement de la Révolution américaine, qui tourna en réaction quand les pères fondateurs se mirent à faire usage de la race, la nation et la citoyenneté pour discipliner, diviser et exclure ces mêmes marins et esclaves qui avaient initié et porté le mouvement révolutionnaire.»

Désormais, après 1830,  l'Hydre va se scinder en deux. D'une part un mouvement ouvrier et une histoire de la classe ouvrière émergeant après les guerres napoléoniennes. D'autre par un second récit va se structurer : histoire du pouvoir noir dont la révolution d'Haïti a été la matrice. Jusqu'à ce qu'on pense à mélanger les deux !

Pour terminer, je dois insister sur la distance qui existe entre cet ouvrage de Markus Rediker et Peter Linebaugh d'une part et la manière dont on rédige des ouvrages savants en France. L'objet de la recherche est très vite indiqué et on n'en trouve pas de justification par des débats historiographiques indigestes. L'essentiel de la matière est puisé dans des ouvrages déjà parus (avec les références en bas de page) et peu d'informations de première main puisées dans les archives publiques ou privées. Le contenu de chaque chapitre n'est jamais annoncé de manière formelle en introduction où l'on préfère une anecdote, un fait précis, une citation aussi. De la sorte, cela se lit comme un roman ! Ce livre mérite une place dans votre bibliothèque !

Marcus REDIKER & Peter LINEBAUGH

L'Hydre aux mille têtes. L'histoire cachée de l'Atlantique révolutionnaire

Traduit par Christophe Jaquet et Hélène Quiniou

Editions Amsterdam, 2008, 519 pages.

 

 

Tag(s) : #ESCLAVAGE & COLONISATION, #ATLANTIQUE, #ANGLETERRE, #ETATS-UNIS