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Jadis, la lecture du "Marquis de Bolibar" m'avait ravi : par sa construction rigoureuse et son récit alerte, le roman publié en 1920 par Leo Perutz évoquait l'Espagne au temps des guerres napoléoniennes et posait la question de l'identité à travers la personne du mystérieux marquis. Ici autre affrontement militaire en arrière-plan : celui de la Suède et de la Russie vers 1700. L'auteur "autrichien" né à Prague, qui a vécu à Vienne, et qui a même dû croiser Franz Kafka auquel Jorge Luis Borges l'a comparé (!), affectionne le décalage que permettent les situations historiques. Mais ce roman traite surtout du thème de l'identité — usurpée — un crime que le personnage du cavalier suédois devra payer.

Maria-Agneta est une orpheline polonaise trop jeune encore pour se marier. Elle attendra donc que Christoph von Tornefeld revienne de la guerre au service du roi de Suède. Les années passent ; son domaine périclite, victime d'un intendant corrompu et d'un usurier, le baron Maléfice, qui lorgne sur sa jeunesse et poursuit voleurs et déserteurs. Quand le cavalier suédois se présente au domaine, elle se persuade facilement que son amoureux est de retour. Le domaine revit, une fillette naît : Maria-Christine. Mais ce bonheur et cette réussite sont fragiles et quasiment suspects...

Le cavalier suédois, « le voleur qu'on nommait Piège-à-Poules dans le pays » a usurpé l'identité de Christoph à la suite d'un marché diabolique passé dans un moulin sous le regard du fantôme du meunier. Christoph était poursuivi comme déserteur à la suite d'une altercation avec un officier. Il avait accepté les conditions de l'inconnu qui l'avait sauvé du froid et de la faim en le conduisant à ce moulin abandonné. Ainsi le bandit prospèra, protégé par la Bible héritée de Gustave-Adolphe, tandis que le hobereau déchu trimait dans les forges infernales du prince-évêque. Jusqu'à quand ?

Les connaissances agronomiques du cavalier suédois sont hors du commun et tout lecteur ne peut que le remarquer sans forcément s'y intéresser. Ce n'est pas que par son or issu de pillages d'églises en bande organisée que le cavalier suédois renfloue le domaine de Maria-Agneta, c'est au moins autant par son travail méthodique et ses connaissances agronomiques. Il a tout le profil de ces gentlemen-farmers qu'on trouve dans l'Europe du XVIIIe siècle, en Angleterre, en Normandie, en Prusse, etc, et qui ont démarré cette "révolution agricole" que les historiens crurent cerner aux origines de l'industrialisation européenne.

Mais il y a bien d'autres raisons de se réjouir de ce court roman ! La société des campagnes de Pologne ou de Bohême revit dans ces villages et ces auberges, pas très éloignées en somme du Prague natal de l'auteur. On sourit des facéties des aubergistes. On en arrive même à sourire des vols d'objets du culte par la bande du cavalier suédois, entouré de figures évidemment redoutables : le Brabançon, Feuerbaum, Torcol, Veiland et Lies-la-Rousse. Une fois dispersés, le butin réparti, est-il possible qu'ils laissent durablement tranquille le cavalier suédois parti prendre des nouvelles de Maria-Agneta et si bien établi comme hobereau ? L'auteur a su ménager le suspense de manière très rigoureuse jusqu'à la fin. Ce livre vous attend depuis 1936.

Leo PERUTZ
Le cavalier suédois

Traduit par Martine Keyser. Phébus, 1987, coll. Libretto 1999, 274 pages.

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE ALLEMANDE