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Vendredi 10 juillet 2009


Amateurs de roman réaliste et social, passez votre chemin ! Le roman que voici, dixième roman de Salman Rushdie, est une œuvre éblouissante, une histoire à grand spectacle, un roman bollywoodien en quelque sorte avec des empereurs et des reines, des princesses et des prostituées, des ministres et des confidents, des artistes et des aventuriers, de l'amour et de la haine, des crimes et des complots. La mondialisation en plus, qui pousse une princesse moghole jusqu'à la Florence des Médicis, et qui amène en sens inverse un bellâtre italien jusqu'à la cour de l'empereur Akbar avec des secrets de famille à lui révéler, chapitre après chapitre. Il y en a dix-neuf et ils réduisent le risque de noyade dans cet océanromanesque. Ajoutons quelques dizaines d'autres personnages, anonymes ou célébrités, évoluant dans un contexte virevoltant —indien, perse, turc, ou italien—patiemment documenté à preuve une bibliographie en fin de volume. 

Peintres et prostituées

Les artistes sont à l'honneur et ils réalisent les portraits des belles dames. Akbar confie à Dashwanth, qui a réalisé son impérial portrait ci-dessous, la mise en images de sa princesse cachée. Andra del Sarto est invité par Giuliano de' Medici à faire celui de la belle Qara Köz. Alessandro Filipepi, enfin, peint celui de Simonetta Vespucci. Mais il y a d'autres dames parfois plus truculentes sinon moins désirables.

Florence au temps de Machiavel est « une ville réputée pour ses fabuleuses prostituées… les farouches filles slaves, les mélancoliques poupées polonaises, les robustes matrones romaines, les grasses traînées teutonnes, les mercenaires suisses aussi féroces au lit que leur pendant masculin sur le champ de bataille, et puis les courtisanes locales, les meilleures de toutes.» Le monde des lieux de plaisirs revenait en force après la dictature puritaine de Savonarole : près du Baptistère, l'établissement de la Macciana « offrait des tarifs promotionnels pour regagner sa première place. »

Près du palais d'Akbar, dans la maison de Skanda, le Squelette et le Matelas offraient leurs faveurs en partage au blond Italien dénommé Vespucci : les bordels de Fatehpur Sikri faisaient écho à ceux de Florence où l'autre Vespucci avait ses deux préférées : « une paire de vraies beautés toscanes, et en plus de la putain surnommée Scandale et de son acolyte la Matterassina, il s'enticha d'une certaine Beatrice Pisana qui se faisait appeler Penthésilée, la Reine des Amazones, parce qu'elle était née avec un unique sein mais qui, en guise de compensation, était le plus beau sein de la ville, c'est-à-dire, selon les critères d'Ago, de tout le monde connu. »

Mais attardons-nous sur les principaux protagonistes : un empereur, une princesse, un chef de guerre, et un aventurier.

Un empereur légendaire

C'est le grand moghol Abul-Fath Jalaluddin Muhammad plus connu sous le nom d'Akbar (1542-1605). Parfois le lecteur en vient à penser que l'empereur Akbar est le double de l'écrivain Rushdie : un empereur qui s'interroge sur la possibilité de s'exprimer à la première personne et qui renonce à dire "Je".

Akbar règne sur l'Inde depuis son palais enchanté de Fatehpur-Sikri, qu'il quittera pour Agra à la fin du roman. Il rêve de paix et de religion monothéiste universelle. Il redoute son fils aîné, amant de la perfide Man Bay. Il s'est inventé un princesse idéale, Jodha, qui ne quitte jamais le palais. La question est de savoir si elle est de taille à résister à la princesse disparue et retrouvée à travers le temps, grâce aux récits d'un étranger venu de loin, et dont il ne tarde pas à rêver…

« Qara Köz était une femme telle qu'il n'en avait jamais rencontré, une femme qui avait bâti sa vie sans tenir comte des convenances, par la seule force de sa volonté, une femme comparable à un roi. C'était un rêve nouveau pour lui, une vision inédite de la femme idéale.»

La plus belle des princesses

A sa naissance on l'appela Qara Köz c'est-à-dire Yeux Noirs « en raison du pouvoir extraordinaire de son regard capable d'ensorceler tous ceux sur qui il se posait.» Et le bruit se répandit qu'elle était la réincarnation de la légendaire Alanquwa, déesse mongole du Soleil. Elle devint bientôt une femme moghole aussi intrépide qu'un homme comme Babur qui était son-demi frère perdu de vue en quittant Samarcande. Par les aléas de la guerre en Asie centrale, elle s'était retrouvée belle captive d'un triste sire. Puis, quand le Shah de Perse la délivra, elle choisit de rester avec son sauveur tandis que sa soeur voulut rentrer dans sa famille en Inde. Elle avait dix-huit ans. Peu après l'armée ottomane fut victorieuse de celle du Shah à la bataille de Chaldiran :

« L'extraordinaire est que l'enchanteresse persane, accompagnée de son esclave, le Miroir, était présente sur la colline de commandement au-dessus du champ de bataille. Le fin voile qui recouvrait son visage et ses seins s'agitait dans la brise de manière si suggestive que lorsqu'elle se présenta à l'entrée de la tente du roi, sa beauté détourna totalement de la guerre les pensées du guerrier safavide. « Quelle folie de vous avoir amenée avec lui », lui dit Argalia, lorsque dégoulinant de sang et écoeuré de meurtres, il la trouva abandonnée au soir de cette journée funèbre. "
Oui, dit-elle, de l'air d'énoncer une évidence, je l'ai rendu fou d'amour.

Elle parlait chagatai et avait appris bien d'autres langues. Elle était toujours accompagnée de son double, dite le Miroir, la belle servante qui partageait son lit.

Janissaire et condottiere

Le nouveau conquérant que Qara Köz suivit à Istanbul avait déjà un destin bien rempli.  Quand ses parents furent victimes de la peste, le jeune Nino Argalia avait quitté Florence pour Gênes rêvant de s'embarquer sous les ordres d'Andrea Doria pour faire la guerre aux Turcs qui le feront prisonnier. Sorti du camp des janissaires, sa carrière militaire est fulgurante : il dirige  victorieusement la lutte contre Dracula. Après la victoire suivante, celle sur le Shah de Perse, le Sultan en arrive à le craindre et veut l'éliminer pour assurer son règne. Pour Argalia et l'enchanteresse, il faut fuir. Ils arrivent en Toscane avec une centaine de janissaires et quatre géants suisses dont l'un se nomme d'Artagnan... La période florentine est la clé de ce roman : d'où le titre.

Qara Köz devenue Angelica fait sensation par sa condition de femme dévoilée, par ses parfums qui enchantent littéralement tous ceux qui l'approchent. Une sainte qui n'est pas convertie. La sublime beauté exotique finit par indisposer après six années passées à Florence en son palais des bords de l'Arno. Elle avait vingt-huit ans. Chef des troupes florentines, Argalia était toujours victorieux. Jaloux, Lorenzo II veut l'éliminer d'autant plus que la mort d'un Médicis est imputée à l'Enchanteresse. Les Florentins flairent la magie, le diable, et se révoltent contre elle et son Miroir. Bientôt la multitude lynche Argalia et ses gardes. Les deux femmes s'enfuient grâce à un ami et cousin de Machiavel : Ago Vespucci.


L'homme au manteau multicolore

« Ce manteau, il l'avait gagné en jouant aux cartes, dans une partie de scarabocion contre un diamantaire de Venise qui n'en revint pas de découvrir qu'un simple Florentin pouvait débarquer au Rialto et battre des Vénitiens à leur propre jeu. Le marchand de diamants, un Juif du nom de Shalakh Cormorano, qui portait la barbe et des mèches spiralées, avait fait faire spécialement ce manteau par le plus fameux tailleur de Venise, connu sous le nom de Il Moro invidioso, à cause du portrait d'un Arabe aux yeux verts sur l'enseigne accrochée au linteau de sa boutique. Et ce manteau était une véritable merveille d'occultisme, sa doublure recélait des catacombes de poches secrètes et de replis cachés dans lesquels un diamantaire pouvait dissimuler ses marchandises de prix et un aventurier comme Uccello di Firenze ses mille et un tours de passe-passe. »

Qui est ce grand blond au manteau multicolore qui débarque aux Indes dès le premier chapitre ? Uccello di Firenze ? Mogor dell'Amore ? Niccolo Vespucci ? « La reine mère voyait en lui un agent de l'Occident venu semer le trouble dans leur royaume sacré.» Elle n'avait pas tort. C'est un euphémisme ! En voilà une histoire de faire le tour du monde pour venir dire au roi : je suis ton oncle !

° ° ° ° °

Salman Rushdie jongle habilement avec les civilisations comme avec ses personnages. Orient, Occident : pas de problème. Comme on est loin du sinistre sieur Huntington ! Roman d'amour, roman d'aventures, roman historique, roman gigogne, roman à transformations, roman inépuisable… où l'auteur joue abondamment avec la figure du double et joue avec la question de l'identité. Un conte pour adultes alors que "Haroun et la mer des histoires" était un conte pour enfants.


Salman RUSHDIE
L'Enchanteresse de Florence

Traduit par Gérard Meudal
Plon, 2008, 407 pages.


Quelques compléments :
DOSSIER SALMAN RUSHDIE sur le site Lecture-Ecriture.com de Sibylline.
• Critique dans LIRE (octobre 2008.)
Interview de Rushdie dans la revue en ligne de Barnes & Noble. (En anglais)

Par Mapero - Publié dans : MONDE INDIEN
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