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Un parisien natif de Tunis est l'auteur de ces onze textes réunis sous le titre «Aya dans les villes», une gourmandise que je vous invite à savourer comme des pâtisseries orientales.

Dans le récit le plus long, «La tache blanche», le narrateur est accompagné d'Aya, épouse ou compagne, et d'un ami. Ensemble ils visitent des ruines romaines situées en Jordanie, dans un univers minéral accablé de soleil, ils rencontrent des Bédouins, et ils font l'ascension d'une montagne d'où l'on découvre un paysage à couper le souffle. «

 Nous montons les portions d'escalier aux marches approximatives qui s'interrompent, reprennent, zigzaguent, triomphent du dernier chaos abrupt du relief. Au-dessus d'un ultime éboulis de roche, apparaît enfin à quelques enjambées la tache blanche, mamelon pointant son téton vers le ciel, coupole chaulée émergeant sur un angle de pierre, murs en gros appareil nu, quasi régulier. De son étroite terrasse, mon regard retrouve le wadi Araba faisant le lien entre la Mer Morte et Aqaba.»


Au fil des autres récits, dont certains voient les virgules jouer à monopoliser la ponctuation au sein des paragraphes d'une prose constamment esthétisante, on ira au hammam sans oublier la séance de massage, on parcourra Grenade de l'Alhambra à l'Albaicin et puis Marseille la cosmopolite, on s'y s'extasiera des poissons sur les étals du Vieux-Port, puis de la boutique d'un philatéliste polyglotte sur le chemin qui mène du Panier aux calanques. On accompagnera le narrateur dans sa maison natale, attenant à un jardin riche de l'araucaria, du grenadier, et de l'oranger.

Au fil des ces textes, le narrateur explore un espace à la fois géographique et mental, balisé de réminiscences religieuses et enflammé par le corps revenu ou encore absent d'Aya. Le soleil et l'ombre, la mer et la terre, le vent et le sable : toujours les éléments accompagnent le narrateur, qu'il se souvienne de la reine de Saba, ou des ruines de Carthage.
Au milieu de ces récits souvent très profanes, on accompagne le narrateur devenu pèlerin pieux tournant autour du cube sacré tout de noir vêtu : mais soudain son esprit est happé par la contemplation des angles puis de l'intérieur réputé vide — mais pas tout à fait :

« Dieu a déposé un trésor dans la Caaba. Le prophète a voulu s'en emparer et le dépenser. Puis il se rétracta et le laissa où il était celé. Le second calife, Omar, chercha lui aussi à l'excaver, mais il s'était détourné d'un tel projet pour demeurer fidèle à l'imitation prophétique. Ce trésor loge encore au sein de la Caaba. J'en perçois les infimes scintillements. Je me souviens d'une anecdote que rapporte le théosophe andalou qu'il est temps de nommer. Quand Ibn Arabi était dans ma bonne ville de Tunis, en l'an 1201, il reçut de ce trésor une plaque d'or fendue, épaisse d'un doigt, large d'un empan, longue d'un peu plus, contenant une écriture qui lui était inconnue. Mais Ibn Arabi refusa d'accepter un tel échantillon. Il demanda qu'on le remette à sa place. Il voulait lui aussi se conformer au prophète, par bonne convenance. Il avait que ce n'était pas un hasard si le prophète avait décidé de ne pas y toucher. Il estimait que s'il s'en était servi, une sédition aveugle aurait ravagé l'univers. Seul le mahdi qui annoncera la fin des temps pourrait en disposer.»

Ces réflexions sur la Caaba rappellent que l'auteur est connu, non seulement pour ses romans ("Talismano" et "Phantasia", chez Actes sud) mais aussi pour plusieurs essais sur l'islam, notamment "La maladie de l'islam" (Seuil, 2002). Il anime d'ailleurs une émission consacrée à la civilisation musulmane sur France-Culture. 


Abdelwahab MEDDEB
Aya dans les villes

Fata Morgana, 1999, 130 pages.

 
Tag(s) : #MONDE ARABE