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Augusto Roa Bastos est né à Asuncion en 1917, il a participé à la guerre du Chaco (1932-1935) avant de devenir journaliste. En 1947, la guerre civile éclate et débouche sur la dictature : l'écrivain doit se réfugier en Argentine où il compose la majeure partie de son œuvre, jusqu'à ce qu'une autre dictature, argentine cette fois, le pousse à un nouvel exil, vers Toulouse cette fois-ci. Retourné à Asuncion après la déposition de Stroessner, Roa Bastos y mourut en 2005 : le gouvernement de Nicanor Duarte décréta trois jours de deuil national. Exilé au Brésil, le dictateur survécut un an à l'unique grand auteur de son pays.

Moins connu que "Moi le Suprême" (1974) consacré à la dictature de Francia (1814-1840), le premier grand roman de l'auteur paraguayen, "Fils d'Homme" (1960), a connu l'aventure de trois traductions françaises. En 1968, la collection "Croix du sud" de Gallimard l'a d'abord édité dans la traduction de Jean-François Reille qui a été critiquée. Bientôt exilé en France, Roa Bastos a souhaité compléter son roman d'où une nouvelle traduction, ce sera celle de son épouse Iris Giménez, publiée chez Belfond en 1982. Ces deux éditions sont épuisées. En 1995, troisième traduction, celle de François Maspéro parue au Seuil. Il n'y en a pas encore d'édition en collection de poche.

Les cycles de la misère et de la souffrance

Roa Bastos inscrit son œuvre dans les cycles de violence qui ont ruiné sa patrie. Le Paraguay est né au XIXe siècle avec des frontières incertaines. Il s'est trouvé entraîné dans la guerre avec ses voisins. L'auteur a participé à la Guerre du Chaco contre la Bolivie (1932-1935) et y a trouvé l'inspiration pour une partie de ce roman. Mais auparavant, le Paraguay avait dû se battre contre l'Argentine, le Brésil et l'Uruguay (1865-1870), en une "Grande Guerre" qui a ruiné et dépeuplé un pays qui vivait déjà mal de l'exploitation de la forêt (le quebracho et d'autres essences) et sous la domination des "latifundistas" dont les "péons" étaient véritablement attachés à la terre. Ce pays, qui ne s'est pas encore remis quand commence le roman "Fils d'homme", est bientôt entraîné dans d'autres calamités : le passage de la comète de Halley (1910) coïncide avec une épidémie de lèpre, la révolte des paysans se termine dans une sanglante répression (1912) en attendant une autre répression militaire vingt ans plus tard :

« Ils s'efforcèrent de faire parler les vieux, les femmes et les enfants de la briqueterie et des rizières, avec des menaces et jusqu'à des promesses de ravitaillement et d'argent. Mais personne ne savait quoi que ce soit, ou alors personne ne pouvait décoller les lèvres, les dents serrées par la haine toute nouvelle de ce qu'ils avaient vu faire et par cet autre ressentiment plus ancien, accru à présent par la sauvage répression. Si semblable, dans la mémoire des adultes, à celle de 12, qui écrasa le soulèvement des paysans et qui, comme avant, redépeuplait la lande marécageuse de ses hommes.
Ils saccagèrent aussi les maisons du village. Ils mirent tout sens dessus dessous. Ils passèrent au peigne fin l'église, les enclos, les puits, jusqu'à la dernière citerne. A un certain moment, ils donnaient l'impression d'être en train de chercher un butin de grande valeur, caché grâce à la complicité générale, et non pas l'homme qu'on pouvait voir conduire le camion démantelé d'une des briqueteries, dont le patron naturellement ne savait rien non plus.»


En reconstituant des généalogies familiales, le lecteur ne découvrira que des souffrances en série. De Pilar, fils bâtard du dictateur Francia, naquirent Macario et Maria Candelaria. Candé eut un fils, Gaspar Mora, un habile ébéniste qui, devenu lépreux s'isola dans la forêt et y sculpta un Christ de souffrance, un Christ lépreux comme lui : le titre, "Fils d'homme", trouve ainsi son explication. Après la mort de l'ermite, la statue est installée sur une colline proche du village d'Itapé. Le vieux Macario, dont les récits ont transmis aux plus jeunes les faits et gestes de Gaspar Mora, sera enterré à ses pieds. Un culte mi-guarani mi-chrétien va se développer autour de ce Christ de bois chaque vendredi saint.

Après la Guerre du Chaco, Miguel Vera succède comme maire à un sombre personnage : Meliton profitait de l'absence des hommes partis au combat pour séduire leurs soeurs ou leurs épouses. Il a été assassiné. Micaela témoigne de sa macabre découverte de la vengeance des jumeaux Guiburu, accomplie en remplaçant le Christ de bois par un autre de chair :

« Le Christ avait des bottes. J'ai levé un peu plus les yeux et j'ai vu que le Christ était habillé en militaire et que les vêtements étaient pleins de sang. A genoux encore, je suis arrivée à reconnaître, comme dans un éclair de soufre, Meliton Isasi, attaché à la grande croix noire par beaucoup de tours de lasso, et à demi égorgé.»

Le train de l'histoire

Le Paraguay est perdu au milieu du continent. Métaphore du cours de l'histoire, le train représente l'arrivée du progrès mais aussi des calamités. Il tient dans le roman un rôle d'autant plus central qu'à l'image du pays les communautés humaines y sont très isolées. Il rythme la vie quotidienne, la répression, la guerre. Il permet de rejoindre Asuncion, la capitale. Quand il prend le train pour aller y étudier, le futur lieutenant Vera passe devant cette la colline et voit qu'y est érigée la statue du Christ symbole des malheurs d'Itapé. Personnage mythique à Sapukai, c'est par le train qu'est arrivé le gringo Alexis Dubrowski, exilé et médecin, dont la disparition sera aussi fortuite que la venue. Débarqué de force du train à la suite d'un malentendu, il vivra isolé lui aussi et seule la fille du gardien du cimetière le fréquente.

Le 1er mars 1912, une locomotive et son tender, bourrés d'explosifs, sont lancés contre le convoi des rebelles qui s'apprête à quitter Sapukai pour attaquer la capitale en une dernière tentative : la catastrophe se solde par 2000 morts et des destructions que vingt années n'ont pas suffi à effacer. C'est l'un des événements dramatiques que l'on croise à différents moment du récit — comme les chevaux morts aux carrefours dans "La route des Flandres" de Claude Simon...

Un des wagons du convoi sert ultérieurement de refuge à deux paysans évadés du bagne produisant le maté, puis ensuite à leur fils et à ses amis "montoneros" — ces hommes qui se soulèvent au cri de "Terre, pain et liberté". Mais que le train aussi déportera vers une île perdue au milieu du grand fleuve. C'est du train aussi que descendent les jumeaux avant de se livrer à la vengeance. C'est du train enfin que descend le dernier survivant, porteur des décorations ridicules.

Espérer à tout prix

Si le roman est constitué de dix chapitres répartis en différents temps et divers narrateurs, c'est le lieutenant Miguel Vera qui porte l'histoire comme sa croix, vers son calvaire. Nous le voyons quitter sa famille pour aller étudier à l'Ecole militaire : « Le pays est une grande caserne... remarque son père. Les militaires y sont mieux que personne. — Oui, mais il y a une révolution tous les deux ans » rétorque sa mère.

Compromis dans une conspiration militaire dans la capitale, l'officier est expédié en résidence surveillée dans son village ; les "montoneros", travailleurs de la briqueterie "L'Espérance", le prennent comme chef, — « Il faut que quelque chose change. On ne peut continuer à opprimer un pays indéfiniment » — mais tous se retrouvent dans un bagne militaire situé dans une île du grand fleuve. Quand la Guerre du Chaco mobilise le pays contre la Bolivie qui voulait s'approprier la province du Nord, croyant y trouver du pétrole, tous se retrouvent sur le front, et Vera devient le chef d'un avant-poste où le ravitaillement en eau ne parvient pas. La guerre se déroule dans des conditions épouvantables. Des soldats se mutinent, d'autres se mutilent ; d'autres enfin font preuve d'un courage extraordinaire et souvent vain, supportant d'indicibles souffrances, comme lors de la mission suicidaire des camions citernes vers le fort de Boqueron assiégé.

A la fin de la guerre, ayant survécu par miracle à cet épisode, le lieutenant Vera devenu maire de son village d'Itapé assiste au retour du dernier héros, incapable de s'adapter à la paix. Dans son journal de temps de guerre puis dans un ultime chapitre, c'est lui encore qui donne le sens de ce livre sur la douleur :

« Il doit bien y avoir une issue à ce monstrueux contre-sens de l'homme crucifié par l'homme, conclut le maire, parce que sinon il faudrait penser que la race humaine est maudite à jamais, que ceci c'est l'enfer et que nous ne pouvons pas espérer le salut.»

• Ce beau roman a bien d'autres qualités. Le lecteur d'aujourd'hui s'y frotte à la culture guarani, proche de la nature, prolongeant les croyances d'avant les jésuites. Il découvre aussi un roman puissant par sa structure narrative. Il y a plusieurs narrateurs et les formes du récit varient : narrateur omniscient, récit à la première personne, journal, lettre… mais jamais le choix de la forme ne se fait au détriment de la force des expériences vécues et relatées. Au total, un livre engagé mais sans pathos militant. Un livre sur la Rédemption.

Augusto ROA BASTOS
Fils d'homme

•Traduit par Iris Giménez. Belfond, 1982, 375 pages.
•Traduit par François Maspéro. Seuil, 1995




 
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