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Pour donner suite à un colloque sur son œuvre à l'Université Complutense en juillet 1992, Carlos Fuentes a réuni dans cette "Géographie du roman" (Geografia de la novela) une série d'articles et de conférences portant sur le genre romanesque et seize de ses auteurs préférés du XXe siècle. «Lorsque j'ai commencé à publier des livres, en 1954, écrit-il, une phrase menaçante courait les rues : “Le roman est mort.”» — À vrai dire on se demandait également si l'on pouvait publier de la poésie après Auschwitz. — Alors que se tiennent à Lyon les “3è Assises internationales du roman”, nous sommes frappés par l'évidence inverse d'“un genre en bonne santé” notamment du fait de “l'augmentation du nombre de traductions” (cf. Le Monde des Livres, 22 mai 2009). Comme on s'y attend, Carlos Fuentes fait la part belle aux auteurs latino-américains dans cette collection d'articles d'inégal intérêt. Outre Jorge Luis Borges qui ouvre la sélection on rencontre Augusto Roa Bastos, Sergio Ramirez, Héctor Aguilar Camin, Tómas Eloy Martinez, Julián Rios, Juan Rulfo ainsi que la brésilienne Nélida Pinon. Le reste du monde est représenté par Juan Goytisolo, Jorge Semprun, Milan Kundera, György Konrád, Artur Lundkvist, Julian Barnes, Italo Calvino et Salman Rushdie.

« Le réalisme est une prison »
Au fil de ces textes, Carlos Fuentes ne limite pas nécessairement son sujet à un livre et à son auteur. Digressions et arguments aidant, on voit se confirmer la place éminente occupée dans le panthéon littéraire de l'écrivain mexicain par Cervantès et son don Quichotte. Avec lui le roman de chevalerie a été dynamité, comme plus tard le réalisme le sera après avoir triomphé au XIXe siècle. Aussi Carlos Fuentes critique-t-il le réalisme moderne — aseptisé et réducteur — auquel croit encore en 1927 E. M. Forster dans ses “Aspects du roman” alors qu'il a donné tout ce qu'il pouvait au XIXe siècle. En conséquence il fait à plusieurs reprises l'apologie de la littérature d'imagination, dont Laurence Sterne inventa avec “Tristram Shandy“ un modèle propre au domaine britannique. La littérature de l'Amérique espagnole, quant à elle, « a dû surmonter, pour exister, les obstacles du réalisme plat, du nationalisme commémoratif et de l'engagement dogmatique.» Ceci exclut logiquement une conception simpliste, objective, à la fois de l'histoire et de l'Histoire. « J'ai toujours conçu le roman comme un carrefour où se croisent le destin individuel et le destin historique des êtres humains : “La Mort d'Artemio Cruz” et “Le Vieux Gringo” obéissent notamment, à cette esthétique du croisement où aucune voix, aucune personne, aucun temps ne détient le monopole de la vérité ou la position privilégiée du discours.»

« Nous sommes tous périphériques »
Estimant que la “classe moyenne européenne éclairée” a cessé d'imposer son concept de nature humaine comme universalité, Carlos Fuentes reprend la formule d'une de ses compatriotes : l'écrivain n'a plus à se "proustituer". Plus concrètement, l'intérêt majeur de ce recueil est probablement de se laisser guider dans un périple latino-américain, particulièrement avec l'évocation de l'Argentine littéraire vécue dans sa jeunesse par un Fuentes attiré par le légendaire Borges jouant sur les temps et les espaces, par la revue “Sur” et Silvana Ocampo, puis par l'ami Julio Cortázar. Sans oublier Eva Duarte, l'Evita Peron mise en scène, vivante et morte par Tómas Eloy Martinez, dans son roman “Santa Evita“. On apprécie également au plus haut point la présentation qui est faite de “Moi, le Suprême”, l'œuvre majeure d'Augusto Roa Bastos — qui a quitté le Paraguay en 1947 pour un exil aussi long que le règne du dictateur Alfredo Stroessner — Roa Bastos donc, qui se consacra à «la vie du despote paraguayen José Gaspar Rodriguez de Francia, qui régna sur son pays au titre de “Dictateur Perpétuel” entre 1816 et 1840, année où il mourut à l'âge de soixante-quatorze ans.» C'est pour Fuentes l'occasion de rappeler l'importance du thème de la dictature dans la fiction imaginée au sud du Rio Bravo par Vargas Llosa, Garcia Marquez, Alejo Carpentier, ou encore Jose Donoso.

«L'utopie américaine, création du langage, s'est installée dans les mines et les haciendas, puis elle a déménagé dans les bourgs de misère, les agglomérations ouvrières et les cités en dérive. Avec elle, de la forêt à la favela, de la mine au bidonville, ont migré des multitudes de langues, européennes, indiennes, africaines, mulâtres, métisses.(…) Le roman latino-américain nous invite instamment à donner essor à tous ces langages, tous, à les libérer de l'habitude, de l'oubli ou du silence, à les transformer en métaphores dynamiques, qui incluent toutes nos formes verbales : impures, baroques, contradictoires, syncrétiques, polyculturelles…»

À l'approche de l'An 2000 Carlos Fuentes se réjouissait donc de la mondialisation littéraire : « Les nouvelles constellations qui composent la géographie du roman sont variées et mutantes. On peut les observer d'un point de vue linguistique. Le plus frappant est le domaine de langue anglaise. The Empire Writes Back : des anciennes colonies britanniques a surgi l'imagination romanesque qui redonne vigueur à la littérature insulaire. La sinueuse et surprenante variété du phénomène est évidente à sa simple énumération...» Et de mentionner Chinua Achebe et Ben Okri, Nadine Gordimer, Coetzee et Breytenbach, Anita Desai et V.S. Naipaul, Michael Ondatje ou bien Derek Walcott… Sans compter les auteurs étatsuniens auxquels l'auteur devait consacrer un autre ouvrage. Par cette ouverture internationale, cette “géographie”, Carlos Fuentes confirme bien qu'il est l'un des auteurs les plus caractéristiques de notre temps, tout en étant un représentant incontournable de la littérature du Mexique.

Carlos FUENTES
Géographie du roman

Traduit par Céline Zins. Gallimard, "Arcades", 1997, 233 pages.

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