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  « La Révolution mexicaine a été le premier grand mouvement populaire de notre siècle…» Quel bilan un romancier mexicain de trente ans pouvait-il en faire au milieu de ce XXe siècle ?

Limpide : kézako ?

« Dans la plus limpide région de l'air » Ce sont les derniers mots du texte. Avant la pollution industrielle et automobile du District Fédéral, sans doute. Mais le plus limpide roman, certainement pas. Ce livre touffu, premier roman publié en 1958 sous le titre "La región mas transparente", marque les véritables débuts de Carlos Fuentes qui n'atteindra pleinement la gloire qu'une vingtaine d'années plus tard avec "Terra Nostra" en obtenant la plus haute distinction littéraire d'Amérique latine, le prix Gallegos. Pour le dire assez brutalement, "la plus limpide région" est un livre qui flirte avec l'illisibilité à plusieurs reprises. Utilisant une technique que l'on retrouvera dans "La mort d'Artemio Cruz", l'auteur fait heureusement varier la typographie pour signaler en italique qu'un personnage plonge dans son passé, se souvient d'impressions qui étaient restées figées au fond de sa conscience. Italique ou pas, certains passages, à l'écriture très cumulative, requièrent du lecteur sinon un don de voyance, du moins une attention si soutenue, qu'elle va jusqu'à le priver du plaisir de lire. Mais ne faisons pas trop la fine bouche : en ces années d'immédiat après-guerre, il y eut en France aussi des auteurs tentés par l'expérimentation, et quel lecteur de Claude Simon (par exemple) peut affirmer sérieusement qu'aucun de ses livres n'est jamais tombé de ses mains ?

Revolución Mexicana

"La plus limpide région" ? C'est pratiquement impossible à résumer! Aussi faut-il saluer la table des chapitres (pages 539-540 de l'édition Folio) et plus encore l'existence d'un véritable fil d'Ariane constitué d'une chronologie parallèle des événements du roman et de l'histoire du Mexique, et d'une liste de 82 personnages (pages 19-29 de la même édition). Faute d'un résumé proprement dit, j'indiquerai simplement quelques pistes. L'action se passe de 1910 aux années 50 ; dans ce demi-siècle, le Mexique a connu la Révolution, plus d'une décennie de féroces guerres civiles, que suivit le pouvoir du P.R.I. presque jusqu'à nos jours. Le défi lancé par Fuentes n'est pas de suivre cette foule de personnages et leurs familles dans la tourmente des guerres civiles, mais de les faire vivre dans le Mexique des années 1950, un Mexique qui a reçu des réfugiés de l'Europe en guerre, un Mexique qui commence à se développer avec l'argent du pétrole et des investisseurs yankees — « Ici, nous sommes au pays de Cocagne, mon cher.» Les fils des héros de la Révolution et des guerres civiles s'aperçoivent que leur monde a bien changé, quand ils font fortune dans l'inégal développement du pays. Ou que leur monde n'a pas changé, quand ils s'aperçoivent qu'ils vivent toujours aussi mal. Leur interrogation se fait sous le regard des fils des aristocrates ruinés par la Révolution, de quelques intellectuels attirés par l'existentialisme et de quelques étrangers en quête de "dolce vita". Ainsi le capitalisme d'un pays émergent, comme on dit aujourd'hui, se heurte aux vieilles espérances de justice sociale que les conversations polémiques font parfois resurgir. « Je ne peux pas croire que le résultat concret de la Révolution mexicaine ait été la formation d'une nouvelle caste privilégiée, l'hégémonie économique des Etats-Unis et la paralysie de toute réforme interne » oppose l'idéaliste Manuel Zamacona au banquier Federico Robles qui est le représentant typique de cette "nouvelle classe" de cadres issus de la Révolution comme disait à la même époque le yougoslave Milovan Djilas.
Bien que peu romanesques, les discussions sur les mérites et les faiblesses de la Révolution font partie, à mon avis, des passages les plus piquants du roman. Comme dans un autre registre politique et une autre époque les jugements sur la Révolution française de Barbey d'Aurévilly.

« — On peut nous critiquer tant que l'on voudra, Cienfuegos, et croire que nous autres, la poignée de millionnaires mexicains — tout au moins la vieille garde, qui se forma alors — nous nous sommes enrichis de la sueur du peuple. Mais quand on se rappelle ce qu'était le Mexique à cette époque, on voit les choses d'une autre façon. Des bandes de brigands qui ne pouvaient renoncer à la bagarre. Paralysie de la vie économique du pays. Des généraux avec des armées privées. Le Mexique privé de tout prestige a l'étranger. Manque de confiance dans l'industrie. Insécurité dans les campagnes. Absence d'institutions. Et c'était à nous, à ce moment-là, de défendre les postulats de la Révolution et de les mettre en œuvre pour le bien du progrès et de l'ordre du pays. Ce n'est pas une tâche toute simple, de concilier les deux choses. Ce qui est facile, c'est de proclamer des idéaux révolutionnaires  : répartition des terres, protection des ouvriers, tout ce que vous voudrez. Mais il nous fallut prendre le taureau par les cornes et nous persuader que la seule vérité politique est le compromis. Ce fut le moment de crise de la Révolution. Le moment de se décider à construire, quitte à nous salir la conscience. De sacrifier certains idéaux pour parvenir à quelque chose de tangible. Et nous nous sommes efforcés de faire bien et beau. Nous avions droit à tout, parce que nous en avions vu de dures. Celui-ci avait été enrôlé de force, celui-là avait eu sa mère violée, l'autre ses terres volées. Et à aucun de nous, le porfirisme ne laissait d'issue, il nous avait fermé les portes de l'ambition. C'était le moment de manifester la nôtre, Cienfuegos, mais toujours en travaillant pour le pays, et non pas gratuitement comme ceux du vieux régime.»

Par "vieux régime", sinon ancien régime, on entend le temps de tel ou tel dictateur d'avant 1910, tel Porfirio Diaz, et de leurs "cientificos", conseillers éclairés du prince qui se piquaient d'être disciples d'Auguste Comte. À noter que la nouvelle couverture de l'édition Folio renvoie plutôt à un Mexique populaire qui est moins présent dans ce roman que le Mexique des bourgeois triomphants.

Danzon, mariachi et tequila

Quant aux racines indiennes, elles apparaissent çà et là dans des traditions populaires — que des notes en bas de page auraient eu intérêt à éclairer. Si l'on s'intéresse plutôt aux parcours des personnages, la lecture s'attachera à la figure souvent mystérieuse d'Ixta Cienfuegos, qualifié de "gardien", mais qui semble avoir surtout comme rôle de fréquenter plusieurs personnages de premier plan, à travers tout le roman, constituant ainsi comme un amer pour faciliter la navigation. On s'intéressera aussi à la fortune puis à la ruine du banquier Federico Robles, un homme du peuple à qui la Révolution a d'abord souri, et aux mondanités où brille sa femme Norma Larragoiti, au milieu d'oiseaux de nuit qui émaillent leur bavardage de mots français entre Mexico et Acapulco. Elle aussi a connu une spectaculaire ascension sociale avec de s'y brûler :  « Cette Norma, peut-être ne comprend-elle pas les choses comme toi et moi. Quelle importance, mon garçon ! Quoiqu'elle fasse, moi je te le dis, notre terre finira par l'engloutir, tu verras bien si je me trompe. Là où tout finit, où la corde finit pour chacun, mon garçon, c'est là que nous allons l'y trouver.»
En effet, la violence ponctue cette fresque sociale : aux exécutions révolutionnaires font écho les meurtres gratuits dont sont victimes Gabriel le saisonnier et Manuel Zamacona. Enfin, le lecteur suivra la lente progression qui mènera l'aristocratique Pimpinela de Ovando jusque dans les bras de Rodrigo Pola, l'une plus riche de capital social que de capital financier, l'autre finalement plus doué pour le cinéma que pour la poésie. Voilà pour le "happy end". Quant à la couleur locale, elle est dans la cuisine et les boissons sans oublier les peintres fresquistes Orozco et Rivera.
• En conclusion, une œuvre exigeante, riche de considérations sur l'histoire et la société mexicaine du milieu du XXe siècle, mais qui conviendrait assez mal à un lecteur pressé qui voudrait s'initier à Fuentes — comme à la littérature mexicaine en général.

Carlos FUENTES. La plus limpide région
Préface de M. A. Asturias. Traduction de Robert Marrast
Gallimard, 1964. Folio, 1982, 536 pages.


 

 

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