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• Thomas a fui Vicence après la mort de son père ; il a fui sa mère, il a fui ses soeurs. Il les déteste toutes. Il déteste le "Giornale di Vicenza"« difficile de faire pire » — et ses infos au ras des paquerettes. Il déteste l'Italie, sa langue qui s'américanise, ses élites politiques « à qui le sens de l'Etat a toujours fait défaut» et qui retournent leur veste. Thomas a fui Vicence pour s'installer près de Brême : la langue allemande au moins c'est du solide ; il l'admire. Son seul ami c'est Hennetmair : il lui apprend l'italien. Il est aussi devenu lecteur à l'université. Thomas a fui Vicence parce qu'il a été soupçonné d'avoir causé la mort de son neveu Filippo, le fils de Pinocchio, qu'il habituait à emprunter des sentiers dangereux en VTT. Un jour, en lisant le "Giornale di Vicenza" qu'il reçoit dans son exil volontaire, et dont il consulte régulièrement la chronique mortuaire, Thomas apprend la mort de Pinocchio : son cousin et ancien copain de jeu s'est tué lui aussi, en essayant une Ferrari Testarossa. Alors Thomas finit par se décider à prendre sa moto et retourner à Vicence, tant pour aller sur la tombe de Pinocchio, que sur les lieux où s'est tué Filippo en s'aventurant sous un pont dans ce passage dangereux où jadis, Pinocchio et lui jouaient à se faire peur. Quittant la banlieue de Brême, il laisse sur sa table un manuscrit : le Pont.

• L'intérêt porté par le narrateur à des propos critiques de Pasolini et aux textes de Thomas Bernhardt ne suffit pas à le transformer en un sujet brillant et cultivé. Ses propos trahissent une réflexion assez primaire, pour ne pas dire une sottise persistante consistant à cracher sur tout. Son voisin Hennetmair, pour sa part, dénonce l'effondrement de l'allemand ; il consacre ses loisirs à militer dans une association dressée contre « l'américanisation de notre langue et de notre culture ». Thomas n'en connaît pas de semblable en Italie, preuve que son pays est dans un état d'effondrement beaucoup plus avancé. Le passé s'y effondre dans le présent :  on voit assez vite que la formule est le leitmotiv de cette confession rugueuse et souvent lourdingue. Evidemment, certains passages peuvent aussi être jugés burlesques.

 

 

« Je me rendais au moins une fois par semaine dans la plus grande librairie de la ville, (…) et j'y restais des heures, à feuilleter les prétendues nouveautés, italiennes et étrangères. Je les trouvais toutes également répugnantes. (…) Alors je changeais de rayon, je me déplaçais vers la philosophie et les prétendues sciences humaines, et là aussi je jetais un coup d'œil à la table des nouveautés, mais le résultat était le même. Que faire d'autre, sinon chercher refuge parmi les prétendus classiques ? Mais le problème était manifestement ailleurs (…) Restaient alors le rayon des livres scolaires et celui des prétendus livres d'art (…) Des saucissons, me dis-je? Et je me rendis compte que la plus grande librairie de la ville était en réalité une charcuterie.»


• Burlesque ? Lourdingue ? A vous de choisir. Vous n'échapperez pas à ses récriminations incessantes contre la famille, le père, et plus encore la mère, les sœurs Margherita et Cinzia, toutes trois animées de noires intentions : le contraindre à coucher dans le salon dans un inconfortable divan et à ne pas toucher aux vitrines, le pousser dans un buisson de roses alors qu'il était bambin, le pousser plus tard vers des études professionnelles,  pour le pousser à prendre la direction de la PME familiale… Naturellement la maison familiale est pleine d'objets absurdes et répugnants, d'horribles lustres, etc. Difficile de ne pas finir par voir dans ce narrateur un ours de premier ordre, et la sympathie qu'on pouvait avoir pour le personnage jusqu'au milieu du récit s'évapore ensuite au fil de la lecture. Pourtant il l'avait écrit dès le prologue : « je ne suis qu'un vautour débile.» Il accuse sa mère, presque impotente, d'être devenu esclave des médicaments, mais en quittant Bremerhaven il a bien fait attention à se munir de ses propres « Lexomil, Cipralex, Nimésulide, Flixotide, Solmucol…»

Vitaliano TREVISAN
Le pont. Un effondrement

Traduit par Vincent Raynaud

Gallimard, Du monde entier, 2009, 184 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE ITALIENNE