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Prenez un vieux gringo, c'est-à-dire un yankee qui franchit le Rio Grande, autrement dit le Rio Bravo, faites-lui rencontrer dans le Mexique de 1913 un général révolutionnaireauto-proclamé, entouré de quelques figures pittoresques des deux sexes, ajouter une jeune gringa, c'est-à-dire une compatriote, belle, rusée et passionnée. Brassez le tout. Laissez lever la pâte jusqu'à environ 200 pages car au-delà ces tacos seraient trop lourds à ingurgiter. Voilà le roman prêt à savourer. On peut même en réaliser une version hollywoodienne avec Gregory Peck et Jane Fonda.


• Pourquoi ce vieux gringo ? L'auteur a eu la réjouissante idée de chercher à compléter ce que nous savons de la biographie d'Ambrose Bierce. L'écrivain-aventurier avait participé jeune homme à la Guerre de Sécession, puis il avait eu une carrière de journaliste, d'abord au San Francisco Chronicle, puis dans le groupe de W. R. Hearst, en même temps que de nouvelliste, tout en restant surtout connu pour son "Dictionnaire du Diable", recueil de près de mille aphorismes. Après la mort de ses deux fils, Bierce alla à 71 ans, tenter de rejoindre l'armée de Pancho Villa, l'homme qui s'en prenait aux intérêts mexicains de W.R. Hearst, le patron de presse avec qui il avait finalement rompu. On suppose généralement qu'il est mort au Mexique en 1914.
• L'écrivain mexicain imagine que le vieux gringo, chevauchant sa jument blanche, est venu au Mexique à la fois pour lire enfin “Don Quichotte“ et pour rechercher la mort de manière plus originale que s'il était resté aux Etats-Unis. Le Mexique est en révolution depuis 1910 et il en a résulté une impitoyable guerre civile. Mais le vieux gringo ne manifeste pas un intérêt très poussé pour les soubresauts du Mexique en révolution. Ce n'est pas Pancho Villa qu'il rencontre, mais un général qui lui est subordonné, Tomas Arroyo, un bâtard et métisse qui s'est emparé d'une vaste hacienda – partiellement incendiée où subiste une galerie des glaces  – et d'un train privé appartenant aux  mêmes richissimes Miranda. Ceux-ci ont fui après avoir inutilement recruté à Washington une enseignante pour apprendre l'anglais à leurs enfants. Orpheline d'un père officier tué durant la campagne de Cuba à moins qu'il n'y soit resté pour les beaux yeux d'une Cubaine, l'institutrice Harriet Winslow s'éloigne aussi d'un fiancé emprisonné pour détournement de fonds. L'essentiel du roman repose sur le jeu psychologique des personnages qui composent ce trio. Le vieux gringo voit en Harriet à la fois sa fille et sa femme. Il suscite donc la jalousie de Tomas Arroyo. Harriet cherche à séduire le bouillant Tomas autant qu'elle est séduite par lui. Le chef rebelle voit enfin en la personne de ce gringo qui sait faire la guerre un homme trop courageux, alors que lui-même n'hésite pas à tirer dans le dos d'un officier fédéral fait prisonnier. L'évolution des relations entre ces trois personnes n'épuise cependant pas l'intérêt du livre.


 

     
   La version cinématographique (Luis Puenzo) en 1989. Gregory Peck ne ressemble-t-il pas à Carlos Fuentes ?    Comme l'affiche du film, cette couverture insiste sur l'imagerie des combats révolutionnaires.
• Lors de nombreux et riches dialogues, les personnages divulguent progressivement leur passé. Celui de Tomas Arroyo est particulièrement tourmenté. Sa première compagne, “la femme à la face de lune enveloppée dans son rebozo bleu“, se souvient pour Harriet de leur rencontre au début de la guerre, quand surgit dans son histoire un voleur de bétail et redresseur de tort : Doroteo Arango qui deviendra bientôt le célèbre Pancho Villa. Son vrai père est l'haciendero Miranda, un homme qui a connu une fin atroce dans le Yucatan après avoir violé une fille de ferme. Quant à lui, Tomas, il tarde à rejoindre le gros des troupes de Pancho Villa, plus loin vers le Sud. Mais on ne dira rien de la façon dont Pancho Villa et le vieux gringo finiront pas se rencontrer. Ni de la manière dont Harriet compensera, avec l'aide des journalistes américains, la perte de son père biologique.
• Dans ce court roman d'aventures et de passions qui se rejoignent en mêlant passé et présent, l'opposition culturelle entre yankees et chicanos est toujours à considérer pour saisir la psychologie des personnages et leurs réactions. « Pauvre Mexique, si loin de Dieu et si près des Etats-Unis.» Ainsi parlait avec justesse Porfirio Diaz, le vieux tyran que la révolution balaya.

Carlos FUENTES - Le vieux gringo
Traduit par Céline Zins
Gallimard, Du Monde Entier, 1986, 220 pages. Réédité en Folio.

• Tous ceux qui voudraient lire (en anglais) les œuvres d'Ambrose Bierce, doivent absolument se rendre sur ce site :
The Ambrose Bierce Project.

 

 

Tag(s) : #AMERIQUE LATINE, #MEXIQUE