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• Ce que nous raconte l'auteur vénitien vaut autant par ses personnages pittoresques que par le double fil du récit, mené alternativement dans la seconde décennie du XIXe siècle et dans une période récente mais imprécise du XXe siècle. En effet, le livre des aventures de Jacob Flint est découvert par l'éditeur vénitien Schultz, sur une vieille armoire où il était à l'abandon, sans titre ni nom d'auteur. Comme dans le "Manuscrit trouvé à Saragosse", les histoires s'emboîtent et additionnent des aventures libertines à des épisodes picaresques et inattendus. Vous allez donc lire ce vieux bouquin avec Schultz, connaître ses commentaires et assister à ses réactions.
• Le récit ancien commence en Angleterre après Waterloo. Dans le rôle du jeune séducteur, Jacob Flint doit quitter son village après avoir tué en duel Jeremy Trentham, le mari de la blonde et pulpeuse Rosalynd. Réfugié à Londres, il y rencontre de louches personnages engagés dans l'import-export, je veux dire la contrebande avec le continent. L'un, Viruela, exporte le whisky vers la France. L'autre, Fielding, en importe des parfums. Veuve de l'acteur vénitien Binelli, Nina, l'aguichante et nymphomane tenancière d'une auberge, supporte seule la puanteur de ce Fielding. Lui-même roi de la pègre londonienne, il s'entoure d'une horde de "métaphores", espèces de gros rats issus des caves humides et qui semblent n'obéir qu'à lui seul. Quand il est invité à jouer de la musique dans cette taverne à la réputation sulfureuse, la rencontre de Jacob Flint avec Nina l'allumeuse produit un effet immédiat : celui de l'enflammer en plus de lui remémorer le poème de William Blake («Tiger, Tiger burning bright…»)

 «  La Taverne du doge Loredan … avait été la tombe de nombreuses personnes parmi lesquelles un officier des dragons, un chirurgien, un avocat de Burton Lane, un abbé italien joueur de flûte qui, à tort ou à raison, s'étaient épris de Nina. À des époques différentes, mais chacun de la même façon mystérieuse, ils avaient tous disparu sans laisser de traces, ils n'avaient jamais été retrouvés ni vivants ni morts. Bien qu'il n'y eût point de preuves il était certain que c'était Fielding qui les avait fait disparaître.»

Entre Jacob Flint et Fielding une rivalité noire et fatale est inévitable. Pour s'en débarrasser, la veuve de l'acteur vénitien vend son auberge et s'enfuit vers son pays natal, ouvrant aussi la voie à la compétition entre ses deux amants anglais. Nous tairons bien sûr la fin de l'histoire riche de nombreux rebondissements.
• Bien avant d'en arriver là, Schultz a le sentiment que ce vieux texte entre dans sa réalité, qu'il évoque sa rencontre avec la belle Enrichetta jadis venue partager quelques années de sa vie à Venise. Comme Varuela, il a abandonné la marine marchande pour rester avec elle. Et son sculpteur de père en a fait une femme de cire revêtue du manteau de poil de chameau qu'elle portait lors de leur rencontre dans un train d'Europe centrale, nouvelle "Madonne des sleepings" de Maurice Dekobra que Zulma vient de republier. L'éditeur Schultz, descendant d'imprimeurs venus de Vienne après 1815, avance dans la lecture en compagnie de Paso Doble, son caustique alter ego et colocataire. Ensemble ils constatent que le palazzolo vénitien où dit-on Nina s'était installée ressemble fort à celui qu'ils habitent près d'un campo qu'on dirait peint par Chirico.

• Mais quand le vieux grimoire présente des pages blanches, l'éditeur rêve d'en combler les lagunes, non les lacunes, excusez-moi, avec ses inventions dignes des romans légers qu'il aimerait bien publier et ajouter à son catalogue qui contient déjà une "Histoire des lupanars vénitiens". Son père s'en mêle aussi ; il lui raconte au téléphone l'histoire d'un certain Scarpa qui importe en Argentine des chaussures italiennes, car les jeux de mots ne font pas peur à l'auteur. Au fil des pages, Alberto Ongaro multiplie effectivement clins d'œil et facéties. Les fabricants d'eau de toilette, en affaires avec Fielding, s'appellent Vittell. Sur l'épaule du capitaine Varuela, un perroquet impertinent redemande sans se fatiguer : « Eh, toi, tu connais Molly Jackson ? » Le dernier amant de Nina paraît sortir d'un tableau de la collection de William Beckford, lui même auteur d'un voyage à Venise réédité chez José Corti. Faut-il enfin préciser que la taverne porte le nom du doge Loredan que l'on connaît le plus souvent par le tableau de Giovanni Bellini ?
• À la lecture, cette étonnante "Taverne du doge Loredan" —initialement publiée en 1980 — nous charme par son climat culturel exubérant, évocateur de Venise, du roman anglais du XVIIIe siècle, et de bien d'autres plaisirs. Seules, les toutes dernières pages, où les deux époques se mélangent, suscitent à mon avis quelques réserves, tant au nom de la vraisemblance que de l'intérêt romanesque. Du même auteur, c'est sans hésiter qu'il faut (re)lire également "La Partita" pour rester ainsi dans la magie de Venise.


Alberto ONGARO. La Taverne du doge Loredan
Traduit de l'italien par J. Malherbe-Galy et J.L. Nardone
Anacharsis, 2007, et Livre de poche, 2009, 346 pages.

Tag(s) : #LITTERATURE ITALIENNE, #VENISE