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• Dans cet essai, François Jullien considère les transformations silencieuses, les signes de changement à l'oeuvre en tout domaine, de l'érosion des montagnes à la dégénérescence cellulaire et, que nous ne savons pas percevoir. Ainsi, lorsqu'ils saillent, veut-on y voir une rupture, tragique ou bienvenue, un signe du destin : alors que, cancer ou révolution, ce n'est que le résultat devenu évident d'un silencieux processus de mutation bien antérieur. L'hypermédiatisation l'érige alors  en “évènement”, distille de l'émotionnel que le spectateur aveuglé consomme et s'approprie,  opportune diversion dans la grise routine des jours. Or, insiste l'auteur, aucun changement, dans la nature ou en nous-mêmes, n'est une rupture imprévisible et irréversible ; pas plus qu'un heureux et définitif acquis! Car tout fluctue, à l'image de la succession des saisons ou de notre vieillissement, aboutissement naturel de l'érosion générale. De même, la crise actuelle encore se creuse ; mais déjà, à petit bruit, les forces qui l'ont induites se dissolvent ; d'autres se recomposent en une  configuration de “sortie de crise”.

• Pourquoi emprunter le détour par la pensée chinoise? — Pour ouvrir notre regard et élargir notre intelligibilité du monde. Car c'est la langue qui structure notre réflexion. Or, les langues européennes nous maintiennent dans une appréhension faussée de ce qui nous entoure car leur syntaxe disjoint, définit et classe: en genre, nombre, verbes et conjugaisons. Leur logique analytique nous mène à penser par catégories séparées. Or c'est l'inverse dans la nature : tous les éléments communiquent et s'influencent selon un incessant mouvement de mutation. La langue chinoise, elle, ne conjugue ni ne sépare : chaque idéogramme associe des signes dont le potentiel signifiant varie selon leurs rapports ; l'idéogramme même reste susceptible de diverses significations selon le contexte général du propos. L'opposition des deux systèmes linguistiques reflète celle des deux conceptions du monde. Depuis Aristote et Platon, le Christianisme ou Darwin, s'enseigne en  Occident une représentation ordonnée du monde ; entre une “origine” — bing-bang ou geste divin—, et une “fin” annoncée, —explosion planétaire ou Apocalypse—, court la flèche du Temps : comme si le monde et l'humanité avaient une direction, et l'existence un sens. Aux commandes, le sujet-homme, cartésien “maître et possesseur de la nature”, agit au nom de grands idéaux, de buts déterminés et lointains, que le progrès permettra censément d'atteindre, quoi qu'il en coûte. Fondé sur l'abstraction, ce mode de pensée nous éloigne de ce qui nous est proche, et où nous sommes impliqués.

• A l'inverse, l'appréhension chinoise du monde reste très pragmatique ; à l'inverse de la rationalité grecque, l'esprit du sage chinois ne domine pas le monde dont il est un composant ; il n'a recours à aucun dieu ni mythe originel : tout est immanence et impermanence, tout se régénère sans cesse selon l'équilibre bipolaire du Yin —énergie négative—, et du Yang, positif. Ces forces opposées, mais indissociables et complémentaires, fondent le processus cosmique : c'est parce qu'il ne cesse de se transformer que le monde dure ; ainsi de l'homme.

• Fr. Jullien nous invite à plus de vigilance et d'anticipation : en pratiquant la prise de recul, on peut déceler dans une situation apparemment positive une tendance négative, l'infléchir à temps et induire l'évolution de la situation vers le résultat attendu.
   
Ainsi de l'amour, quand se glisse un silence entre les partenaires, symptôme d'une mutation à l'oeuvre qui lentement se creuse et induit la séparation... Ainsi de toute rétractation de l'énergie vitale : on n'ose plus, on ne s'investit plus dans un projet. Selon l'essayiste, éduquer notre regard peut, en améliorant notre adaptabilité, modifier notre manière de concevoir notre devenir, et y aider autrui.
    
Ainsi du 11 Septembre : ce basculement du monde résulte d'une "maturation silencieuse" de forces négatives restée inaperçue. Après la chute du Mur, celles-ci n'ayant plus de cible visible, se sont occultées et silencieusement diffusées en terrorisme.
   
Ainsi de l'expansion des Chinois dans le monde, selon la stratégie en réseaux enveloppants du jeu de Go, inverse de celle, frontale, du jeu d'échecs ; de même celle du bon politique, tel, pour l'auteur, Fr. Mitterrand entre 1986 et 88 : celui qui sait faire mûrir les conditions favorables pour épuiser son adversaire, ou pour que ses concitoyens récoltent de bons fruits : sans bruit, ni réactivité directe à l'événement médiatique.

A la différence de ses précédents ouvrages, Fr. Jullien ancre celui-ci dans l'actualité récente. Sa suggestion y gagne en force persuasive: “l'art de la maturation” la stratégie d'infléchissement d'une situation dans la discrétion et la durée, concerne autant la vie personnelle que sociale ou politique. Pour le sinologue, seul Montaigne, à l'inverse d'Aristote et Platon, savait percevoir et s'adapter à “la propension des choses”, titre d'un précédent essai de Fr.Jullien.  


François JULLIEN
"Les transformations silencieuses"

Grasset, 2009, 197 pages


 

 

Tag(s) : #SCIENCES SOCIALES, #CHINE