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Le champ de l'étude s'étend à tout le siècle passé, le pire depuis longtemps. Si tout le monde connaît le négationnisme à la Faurisson qui prétend qu'il n'y a pas eu de chambre à gaz à Auschwitz pour exterminer les Juifs, il y a bien d'autres « dénis de l'histoire » comme le montre ce volume issu des communications d'un colloque qui s'est tenu à l'Université Paris VIII. De quoi s'agit-il quand on parle de « déni de l'histoire » ? Du refus de reconnaître tel ou tel événement, telle ou telle responsabilité, généralement de l'État. En somme, de « cécité volontaire » selon l'expression de l'un des intervenants. Philosophie, histoire, littérature, ethnologie, sociologie — les spécialistes réunis dans ce colloque représentent tout l'éventail des sciences humaines. Par conséquent, le traitement des sujets relève tout autant de la mémoire que de l'histoire. La Seconde Guerre mondiale, en Europe comme en Asie, occupe une place importante dans ce livre. Les génocides sont évoqués : Shoah, Cambodge, Rwanda. La question coloniale est abordée avec l'Algérie, l'Indochine, et les conquêtes du Japon impérial. Les totalitarismes ne sont pas oubliés : nazisme, stalinisme, maoisme. De très nombreux publics sont donc concernés par cet ouvrage dont la lecture est généralement aisée.

Un point commun à plusieurs articles est de mettre en évidence l'effacement de la culpabilité par la victimisation.

L'Autriche par exemple : voici un pays qui est annexé par le IIIe Reich en 1938 — le fameux Anschluß — après avoir vu sa démocratie faiblir suite à la Crise de 1929, s'installer un régime autoritaire dès 1934, pour ne pas dire une dictature. Un parti nazi s'y était développé dès les années 20. Après l'annexion 700 000 Autrichiens ont adhéré au parti tandis que 1 200 000 Autrichiens se retrouvèrent dans la Reichswehr, sans compter les engagés dans la SS. En 1945, les pays de la coalition victorieuse se mirent d'accord pour présenter l'Autriche comme une victime d'Hitler et la détacher de l'Allemagne tout en lui rappelant « qu'elle porte une responsabilité à laquelle elle ne saurait échapper…»  Dix ans plus tard, les Alliés mirent fin à l'occupation quadripartite de l'Autriche, simplement tenue d'être neutre face aux blocs de l'Est et de l'Ouest. La population autrichienne échappa ainsi à la dénazification. Aussi quand Kurt Waldheim fut élu Secrétaire Général de l'ONU en 1972 on oublia qu'il avait été un officier placé sous les ordres d'un général exécuté pour crimes de guerre en Yougoslavie. En 1986 son élection à la Présidence de la République fit enfin des vagues. C'est seulement cinq ans plus tard que le chancelier Franz Vranitzky reconnut la responsabilité de son pays dans les crimes du nazisme.

Comme l'Autriche, le Japon est victime et coupable. Les bombes nucléaires qui ont annihilé Hiroshima et Nagasaki à l'été 1945 ont transformé le Japon en un pays-victime qui tend à oublier les violences que son armée infligea à la Corée, à la Chine, comme le sac de Nankin. Ces actes du colloque brillent donc par la place qu'occupe le cas du Japon. Les dénis abordés sont complexes dans la mesure où l'histoire coloniale se confond en partie avec la Seconde Guerre mondiale, en Corée particulièrement. D'autre part, la défaite du Japon en 1945 n'ayant entraîné ni la mise en accusation ni la déposition de l'empereur Hiro Hito, son maintien comme symbole de l'unité du pays, de l'identité nationale rend plus difficile une reconnaissance par les élites des crimes de guerre commis sous son règne. Aussi certains secteurs de l'opinion, notamment les historiens, se retrouvent souvent engagés dans un combat contre l'État ; on pense ainsi à la querelle des manuels scolaires. Plus précisément, une forte tension s'est produite lorsque l'aile conservatrice du Parti libéral démocrate au pouvoir a voulu il y a quelques années imposer un manuel refusant toute reconnaissance des crimes des guerres et de la colonisation depuis la fin du XIXè siècle jusqu'en 1945.

Peut-être la mémoire est-elle un peu libérée depuis la disparition de Hiro-Hito en 1989, mais les historiens japonais n'ont pas apprécié les visites des Premiers ministres au sanctuaire de Yasukuni : spécialement celles de Koizumi Junichirô qui s'y rendit six fois en 2001-2006. Ce sanctuaire, fleuron du shintoisme, célèbre tous les soldats japonais tombés lors des guerres menées depuis le début de l'ère Meiji (1867), « morts à la guerre honorables et spontanés » selon l'expression japonaise, que ces guerres soient des conquêtes anciennes comme Taiwan en 1895 et la Corée en 1910, ou participant de la Seconde Guerre mondiale, en Chine à partir de 1931, ou bien dans le Pacifique, et enfin à la défense d'Okinawa attaquée par les Américains en 1945. Dans ce dernier épisode, beaucoup de civils furent tués, souvent poussés au suicide par l'Armée impériale. Leurs familles sont généralement hostiles à ce que ces parents soient honorés au même endroit que des criminels de guerre, pendus ou non à l'issue du procès de Tokyo en 1946. « Plus de deux millions de morts, parmi les 2 460 000 célébrés au Yakusuni, relèvent de la Guerre du Pacifique. Cependant environ 60 pour cent d'entre eux ne sont pas morts directement lors de combats, mais sont en réalité, au sens large de l'expression "morts de faim"» comme l'indique Takahashi Tetsuya professeur à l'Université de Tokyo.

Dans un tout autre domaine, les amateurs de littérature seront aussi intéressés par l'article de Catherine Coquio montrant Pierre Loti enamouré d'Aziyadé et de la Turquie au point d'ignorer le massacre des Arméniens de 1915, ce génocide qui fait encore grincer les dents entre Ankara et l'Union européenne. Au total, un livre passionnant, surprenant, hors des sentiers battus, et dont la richesse n'est qu'à peine effleurée dans ce billet. 

Pierre BAYARD et Alain BROSSAT (éd.)
Les dénis de l'histoire. Europe et Extrême-Orient au XXe siècle

Éditions Laurence Teper, 388 pages, 2008

 

 

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