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« Je suis trop petit pour la place.» (Max Jacob)

Dans cet essai littéraire, de facture libre, sans prétention d'exhaustivité, selon la loi du genre, l'impression de coq à l'âne n'est qu'apparente. Belinda Cannone conduit tout au long une analyse approfondie, souvent paradoxale, avec une grande "conscience essayistique" selon ses propres termes. Son narrateur, par dédoublement, converse avec lui-même afin de tirer au clair ce qui provoque ce "sentiment d'imposture" et les comportements qu'il engendre.
C'est un sentiment très répandu mais dont on n'ose pas parler. Alors que le véritable imposteur usurpe une place à laquelle il ne peut prétendre et dupe sciemment autrui en se faisant passer pour autre qu'il n'est, le sentiment d'imposture est un ressenti intime de «décalage entre le sentiment de soi et l'image que nous en renvoie autrui.» Celui qui en souffre pense « être pris pour celui qu'il croit n'être pas »; il pense tromper autrui alors qu'il se trompe lui-même. L'auteur identifie là un trouble de l'identité : lorsque celle-ci est stable, l'image que l'on a de soi coïncide avec celle que l'on donne à voir à autrui et celle qu'il nous renvoie de nous-mêmes. Le sentiment d'imposture naît de la discordance entre la première image et les deux autres. En réalité, cette représentation de soi-même à soi n'est qu'une illusion intérieure sans justification externe et sans rapport avec la valeur personnelle. Les hommes et les femmes touchés par ce sentiment connaissent la réussite, tant professionnelle que privée. Pourtant, ils restent intimement convaincus de ne pas avoir la posture adéquate à la "case" où ils sont parvenus. Im-posteurs, ils taisent ce ressenti de crainte qu'autrui ne s'en aperçoive.
D'où vient alors ce doute de soi ? B. Cannone prend ses exemples autant parmi les personnages littéraires que chez les acteurs, les lauréats, les anonymes… Aucun individu éprouvant ce sentiment n'a connu l'échec ou l'humiliation ; aucun ne souffre d'un traumatisme psychique d'enfance, ou d'inhibition, ou de dépression ; aucun ne manque d'ambition ou de désir de réussir.
B. Cannone explique ce sentiment d'imposture par le changement de la société depuis les années 1950 : les codes et les lois morales ne sont érodés, on valorise de plus en plus l'initiative individuelle et non l'obéissance conformiste, selon l'unique impératif : « Soyez vous-même !» Or, paradoxalement, tout poste dans une "case" professionnelle enjoint de se plier à un code des apparences. Comment à la fois être soi-même — s'affirmer dans son originalité — et rester conforme ? Les repères se mêlent. S'installe un flottement qui induit le doute chez des hommes et des femmes pourtant dynamiques et motivés : « Suis-je celui que je devrais être pour occuper légitimement cette case ?» Et plus on doute de soi, moins on ose « être soi-même » : la boucle est bouclée.
C'est un sentiment très répandu, si pénible et douloureux que l'on peut être tenté de s'abandonner au conformisme. Pourtant ce ressenti n'est pas sans vertu. L'angoisse de « ne pas être à la hauteur » pousse à réagir, oblige à se rendre meilleur que l'on est et à développer son esprit critique. Ne taisons donc pas ce sentiment, même en amour : qui ne s'est jamais cru indigne d'être aimé ?

Belinda CANNONE
Le sentiment d'imposture

Calmann-Lévy 2005 puis Folio essais, 2009, 160 pages.
Tag(s) : #SCIENCES SOCIALES