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La vengeance ! Laver l'honneur de la Famille... On sait l'importance du sujet pour les sociétés méditerranéennes, balkaniques, et autres. En lisant par exemple "les froides fleurs d'avril" d'Ismaïl Kadaré, on a découvert le Kanoun, et ses règles régissant la vendetta familiale. De l'Albanie de Kadaré à la Cilicie de Yachar Kemal, il n'y a qu'une faible partie de l'empire ottoman. Celui-ci a disparu avant la naissance du romancier turc, mais les sociétés ne changent pas à la vitesse de l'histoire politique.

 

La sang a coulé. Et Hassan l'a vu à l'âge de six ou sept ans. Sa mère, la belle Esmé, une beauté comme il n'y en a qu'une par siècle et encore, la belle Esmé donc, qui est au moins la plus belle femme du village, est accusée par la rumeur publique d'avoir fait tuer Halil, le mari, par Abbas, l'amant. Vous avez déjà lu ça quelque part ? Moi aussi. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Abbas, l'amant meurtrier, est à son tour éliminé par la famille de Halil. Or, tradition oblige, ça ne suffit pas aux yeux de la grand-mère de Hassan, d'autant qu'Esmé réussit à cacher le cadavre de son amant dans la montagne. Pour l'aïeule, Abbas a seulement été manipulé et la vraie responsable c'est Esmé. C'est elle, la trop belle Esmé, qui doit payer. Pourtant elle avait déjà payé :

 

 

« Autrefois, Abbas avait demandé Esmé en mariage. On ne la lui avait pas accordée. À cause d'Esmé, Abbas avait tiré sur trois hommes, tous les trois en étaient restés infirmes. Abbas fut frappé d'une lourde peine de prison, on l'expédia très loin, à la prison de Diyarbakir. Halil était tombé amoureux d'Esmé, lui aussi. Mais elle ne voulait pas de lui. Une nuit, suivi de six hommes, il vint l'enlever, il la ligota, il tenta de la violer. En vain. Une semaine plus tard, il lui fit boire un sirop où il avait mis de l'opium, et arriva à ses fins.»

 


C'est ainsi que Halil prit Esmé pour épouse et que Hassan vint au monde... Maintenant Halil est mort et le sang doit couler encore. La tradition, toujours elle, commande que le meurtre du père soit lavé par un homme de la famille et comme les oncles ont trop peur de se retrouver en prison, il n'y a que le fils pour venger le père !  Or, au début de cette histoire Hassan est trop jeune pour venger son père. L'autre difficulté est qu'il devrait tuer sa mère. Rien que ça! Toute l'intrigue réside dès lors dans l'impossibilité du crime opposée à sa nécessité. Les années passent. Hassan grandit et prend de plus en plus conscience de la beauté de sa mère et il est désormais d'autant plus torturé par ce "devoir" qu'on lui rappelle et qui lui crée l'envie de fuir, seul ou avec sa mère.

L'auteur accentue le suspense en chahutant la chronologie tandis que le jeune "héros" subit une pression psychologique croissante du fait de la transformation de son père en revenant qui vient hanter ses cauchemars et, par contagion, les jours et les nuits de tout un village, et que se produisent de plus et plus d'événements étranges. Et puis un jour, on offrit à Hassan un pistolet bulgare...

Yachar KEMAL - Tu écraseras le serpent

Traduit du turc par Munevver Andac
Gallimard, 1982, 132 pages
 

 

Tag(s) : #TURQUIE