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œ  Le titre accrocheur, "Empire du Mal contre Grand Satan", en utilisant des slogans par lesquels se défient Iran et Etats-Unis depuis la révolution qui renversa le shah et établit la République islamique, laisse supposer qu'on va lire un essai de géopolitique ou de relations internationales dans le cadre de cette tension qui oppose depuis trente ans Washington et Téhéran, et à laquelle Barack Obama cherche aujourd'hui à trouver une issue. Il n'en est rien. Car en réalité, c'est le sous-titre qui compte : « Treize siècles de cultures de guerre entre l'islam et l'Occident ». En 1993, bien avant le choc du 11-Septembre, la déclaration du commandant en chef de l'OTAN, le général Galvin, était on ne peut plus claire : « La guerre froide, on l'a gagnée. Après cette aberration de quelque 70 ans, nous voilà revenus à la situation conflictuelle vieille de plus de 1 300 ans — celle qui nous oppose à l'islam.» Nous voilà donc replongés dans le temps long de l'histoire, cher à Fernand Braudel, et à sa Méditerranée, temps long du "choc des civilisations" comme dira plus tard Samuel Huntington, père d'une formule si évidente au regard des historiens qu'on a du mal à concevoir qu'elle ait pu paraître une nouveauté provocatrice et ainsi relancer une polémique sur les relations entre l'islam et l'Occident. L'auteur souligne que c'est la conception fixiste et unique de l'identité sur laquelle s'appuie Huntington qui fait problème, la majeure partie de son essai généralise cette conception, comme la mappemonde où les civilisations forment une mosaïque de cellules ayant chacune sa couleur propre, sans dégradé ni mélange.

œ  L'intérêt de l'essai minutieux de Claude Liauzu, spécialiste reconnu de la colonisation des XIX-XXe siècles, réside largement dans une démarche qui, après avoir analysé les controverses intellectuelles récentes, et notamment sous le choc du 11-Septembre, revient au passé des relations tumultueuses de l'islam et de l'Occident aspirant au djihad et à la croisade. La Méditerranée dessinait une frontière autant qu'un trait d'union entre deux mondes inégaux, puisque l'Orient brillait davantage au temps de nos "siècles obscurs". Il se faisait menaçant jusqu'à Lépante et jusqu'au siège de Vienne par les Turcs. Ensuite l'essor des Lumières, la Révolution française et la révolution industrielle changèrent les tensions,  tandis que la colonisation accentuait l'inégal développement et que l'empire ottoman se fissurait, envisageait de se réformer (Tanzimat), puis sombrait à l'issue de la Grande Guerre, juste après avoir déclenché le génocide contre le peuple chrétien d'Arménie. Le califat disparaissant avec lui, l'âge des nationalismes xénophobes atteignit à son tour l'Orient musulman divisé entre l'imitation de l'Occident et le ressassement de ses fondements identitaires. L'islam se redécouvre ainsi comme le plus authentique recours contre « la plaie occidentale » sinon comme ultime pôle de résistance à la modernité intellectuelle et sociale, quitte à utiliser contre elle les outils mêmes de la globalisation. Aussi l'auteur donne-t-il une place de choix aux penseurs plus qu'aux événements contemporains puisqu'il traite des relations de l'islam et de l'Occident par le regard sur l'Autre, par les propos sur l'Autre.

œ  Ernest Renan, si souvent adulé par les Républicains pour sa définition de la nation, se trouve ainsi l'auteur des propos les plus islamophobes — au nom justement de ses principes républicains— , alors que généralement on ne retient de ses conférences de 1883 que sa position anti-allemande sur la nation.

 

 

« Toute personne un peu instruite des choses de notre temps voit clairement l'infériorité actuelle des pays musulmans, la décadence des États gouvernés par l'islam, la nullité intellectuelle des races qui tiennent uniquement de cette religion leur culture et leur éducation. (…) À partir de son initiation religieuse, vers l'âge de dix ou douze ans, l'enfant musulman, jusque-là quelquefois assez éveillé, devient tout à coup un fanatique, plein d'une sorte de fierté de posséder ce qu'il croit la vérité absolue, heureux comme d'un privilège de ce qui fait son infériorité. Ce fol orgueil est le vice radical du musulman (…) L'islamisme, en réalité, a donc toujours persécuté la science et la philosophie. Il a fini par les étouffer (…) Il a fait des pays qu'il a conquis un champ fermé à la culture rationnelle de l'esprit. Ce qui distingue, en effet, essentiellement le musulman, c'est la haine de la science, c'est la persuasion que la recherche est inutile, frivole, presque impie : la science de la nature, parce qu'elle est une concurrence faite à Dieu ; la science historique, parce que, s'appliquant à des champs antérieurs à l'islam, elle pourrait raviver d'anciennes erreurs...»


œ  Le lecteur disposera aussi de larges extraits de penseurs islamistes parfois difficilement accessibles : Hassan al-Bannâ (1906-1949) fondateur des Frères musulmans, son héritier Sayid Qotb (1929-1966), ou bien Abdessalam Yacine ou bien encore Abdul-A'la Al Mawdudi (1903-1979) qui a fondé en 1941 le "jamaat-i-islam" pour faire la guerre aux Hindous, car l'esprit du djihad n'est plus tourné uniquement contre l'Occident ("les Croisés") et les Juifs ("les agresseurs sionistes").

 

« La civilisation occidentale aujourd'hui est une civilisation dépourvue de toute valeur, écrit Abdessalam Yacine. La matérialisme est la religion des démocraties occidentales qui ne sont chrétiennes que par le nom comme il est aussi et par principe la religion des socialistes communistes athées. La religion de toutes ces sociétés est la force militaire, l'équilibre stratégique, les intérêts économiques et la course pour la domination des centres géopolitiquement importants. Et, à l'intérieur de ces sociétés, l'homme court derrière la jouissance bestiale, la prostitution et l'homosexualité qui sont devenues des pratiques courantes protégées par la loi...»
 

En accompagnant cette exploration du passé, surtout depuis un siècle, ces riches citations constituent une sidérante anthologie des propos hostiles des uns et des autres et majoritairement du monde musulman contre l'Occident. Les intellectuels musulmans qui ont tenté de développer à l'époque contemporaine une réflexion critique sur le Coran et l'histoire de l'islam, ou qui ont envisagé une ouverture vers la laïcité ont été victimes des foudres du pouvoir religieux et étatique. Pour eux, même l'exil n'est pas sûr. On pense à la "fatwa" visant Salman Rushdie qui a eu, selon Claude Liauzu « des effets ravageurs pour l'image de l'islam, image de fanatisme et de violence.» Sans parler de personnages moins connus en Occident, tel le soudanais Mahmud Mohammad Taha dont les livres ont été brûlés et qui a été condamné à la pendaison en 1985. « Il n'y a guère de pays qui ne compte de victimes de la répression » conclut Claude Liauzu.

œ  Aussi, avant même que l'auteur ait posé la question " Y a-t-il une exception islamique? " (chapitre X), le lecteur a déjà conclu sans attendre que l'analyse du statut de la femme apporte une réponse brutale à la question. Cependant, l'exemple de l'évolution des sociétés tunisienne et turque, où des réformateurs laïcs ont été au pouvoir (Atatürk, Bourguiba), où celui de l'Iran des ayatollahs d'après Khomeiny où les filles sont majoritaires dans les universités, et où le taux de fécondité s'est presque autant réduit qu'en France, aurait pu amener le lecteur à s'interroger sur la pertinence de ne juger les images respectives des deux mondes que par les discours de leurs représentants les plus excités. Pire, le douzième et dernier chapitre voit l'auteur oublier ses considérations de haute volée sur les relations des deux cultures et s'abaisser malheureusement à des empilements de détails factuels où l'on ne nous épargne ni le voile ni Dieudonné. Dommage.

Claude LIAUZU
Empire du Mal contre Grand Satan.

Treize siècles de cultures de guerre entre l'islam et l'Occident
Armand Colin, 2005, 356 pages.
 




 

Tag(s) : #HISTOIRE GENERALE