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Sous le prétexte avoué de retrouver ses racines gréco-turques, l'auteur visite la ville du Bosphore et jette sur le papier ses réactions souvent négatives sur la métropole qualifiée de Tristanbul, mais aussi s'inspire de la ville, de ses mosquées, de ses églises, de ses palais, afin de rappeler sa vénération pour des auteurs aujourd'hui souvent décriés. Le tout accompagné, bien sûr, d'un certain nombre de provocations et de turqueries.

Le visiteur inspiré passe du Katrétoile au Krado Oteli pour finir dans l'apothéose du Pera Palass, qui a vu défiler les stars d'antan : Greta Garbo, Fréhel, Zsa Zsa Gabor, Marie Bell, aussi bien qu'Agatha Christie concoctant ses polars… En effet, le récit est truffé de réminiscences littéraires et du souvenir de visiteurs illustres, c'est Pierre Loti flirtant avec Aziyadé, c'est Léon Bloy et Louis Massignon en quête de mysticisme. Il y aura même une parodie du… "Berjoi Jintyöm ! de Mölyer !" avec Monsieur Jourdain intronisé "Mamamouchi" — juste une saynète dans un "gazino" glauque. Un vieux bristoquet raconte qu'il était figurant dans "America, America", le film mythique de Kazan auquel répond "L'Immortelle" où Françoise Brion incarne Leïla. Un Allemand fredonne des airs de "l'Enlèvement au sérail" sur le yacht d'un marchand de croissants surgelés. Markédoir a parfois en tête d'autres airs, de jazz, ou de musique arabe.

La ville abonde en portraits d'Atatürk, mais le reste de la culture turque contemporaine n'a pas trouvé sa place ici : Nazim Hikmet, Yachar Kemal, Orhan Pamuk et Nedim Gürsel sont seulement cités. Markédoir préfère les antiquités byzantines et ottomanes, les icônes, les historiettes sur les sultans sanguinaires et leurs architectes illustres. Il voudrait devenir derviche tourneur. Le style de Markédoir est baroque et boursouflé, génial et kitsch. Il bouscule les mots, en forge d'autres, s'invente des délires en fumant le narguilé. Il va prier à la messe et à la mosquée. Il se prend parfois pour le Christ. Il visite le grand bazar où Mustafa Roublar est marchand de tapis et Miss Loukoum strip-teaseuse : sa danse du ventre expédie son client sur un tapis volant le temps de voir Istanbul en dessous, en attendant le vrai décollage, in fine : « Dans le hublot qui me reflète, je découvre le visage en pleurs d'un drôle de Turc.» Drôle de bouquin !

Marc-Édouard NABE
Visage de Turc en pleurs

coll. "L'infini", Gallimard, 1992, 223 pages.
 
Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE