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Horacio Castellanos Moya, je l'ai découvert quand un article du Courrier international a rendu  compte de L'homme en arme et souligné la violence de son univers centre-américain. L'éditeur québécois Les Allusifs a publié les remarquables traductions en français dues à Robert Amutio.  L'opus atteint désormais quatre petits volumes, publiés de 2003 à 2006, vite devenus indispensables si l'on s'intéresse un tant soit peu aux littératures des Amériques et du monde hispanophone. À l'image du personnage des Tontons flingueurs qui lâche : « c'est de la boisson d'homme », on serait tenté de dire : « c'est du roman d'homme ». Attention, rien à voir avec du roman de gare de même que ça se situe aux antipodes du roman sentimental, mais le fait est qu'on est bien loin d'Annie Saumont ou d'Anna Gavalda —dont la lecture me séduit par ailleurs et je dis cela pour éviter qu'on me traite de macho. Bref, avec Moya, il y a de l'action.
 
1 - LE DEGOÛT

Horacio Castellanos Moya, nous dit l'édition 10/18 du Dégoût, est né au Honduras en 1957 et a vécu une grande partie de son existence au Salvador, mais il vit aujourd'hui en Europe. Paru en 2003, Le Dégoût est sous-titré Thomas Bernhard à San Salvador. Pourquoi ce coup de chapeau à Thomas Bernhard ? Parce qu'il a toujours eu une opinion critique et même négative de son pays l'Autriche. De même, Vega, revenu du Canada pour régler une succession familiale ne tarit pas de dégoût sur son pays natal, et il se confie à Moya, le narrateur. Le dégoût provient de l'insipide bière locale, des réglements de compte qui ont continué après la fin de la guerre civile, mais aussi du football, de la chansonnette locale, de l'inculture et de la grossièreté ambientes. L'écriture du Dégoût est un long monologue d'une centaine de pages et qui exclut le découpage en chapitres.
 
J'ai oublié le nombre de fois que je lui ai expliqué que je ne buvais pas de bière, et encore moins de cette diarrhéique et répugnante bière Pilsner qu'ils buveau, que ma colite me permettait seulement de boire deux verres, et plutôt de whisky, mais dans cette brasserie appelée "La Alambrada" on ne vendait pas d'autre alcool que cette bière répugnante et diarrhéique. (…) C'était repoussant, Moya, ce type a raconté l'une après l'autre ses délirantes aventures sexuelles avec toutes les prostituées de tous les lupanars de San Salvador. Mais ce qui m'inquiétait vraiment c'étaient les quatre individus qui étaient à la table d'à côté, les individus les plus sinistres que j'aie vus de ma vie, Moya, quatre psychopathes avec le crime et la torture peints sur le visage buvaient de la bière à la table d'à côté, des individus réellement dangereux, leur goût du sang était si palpable que se retourner seulement pour les voir une seconde constituait un risque terrible, me dit Vega.
 
2 - LA MORT D'OLGA MARIA

Avec La Mort d'Olga Maria on retrouve bien cette atmosphère de violence ordinaire qui pour moi est la signature de l'écriture de Moya. Une femme assassinée dans sa belle maison, devant ses enfants, par un commando. L'auteur nous mène à la recherche des causes du crime. On trouvera des rivalités politiques, de la corruption et des scandales financiers.

3 - L'HOMME EN ARME

Dans L'Homme en arme, nous avons vécu avec l'assassin du livre précédent. Le narrateur est Robocop. C'est le surnom que ses camarades des troupes d'assaut, ou plus précisément des escadrons de la mort, ont donné au sergent Juan Alberto Garcia.
 
J'ai passé huit ans à combattre, tout le temps dans le bataillon d'Acahuapa. La guerre finie, il y a eu une campagne pour discréditer notre corps, qui s'est poursuivie alors qu'on avait déjà été démobilisés. C'était de la propagande de terroristes : ils nous ont pris pour cible parce que nous les avions remis à leur place. On a aussi utilisé pour nous harceler le fait qu'une unité du bataillon a participé à l'exécution de prêtres jésuites espagnols. Mais le haut commandement nous avait choisis pour cette opération justement parce que nous étions les plus efficaces. Je ne raconterai pas mes aventures au combat, je veux seulement qu'il soit clair que je ne suis pas un démobilisé quelconque.
 
Effectivement. Après les accords de paix, la guerre n'est terminée que sur le papier. La société reste secouée de convulsions auxquelles participe Robocop.
 
Pour la deuxième mission, on n' a pas respecté les règles : on n'avait filé personne, on n'avait pas recoupé d'informations, et tout à coup on m'a ordonné de passer à l'action; et j'ai dû me servir de mon pistolet. Nous étions devant la maison de l'objectif, une voiture est arrivée et Saul m'a dit : « C'est elle, la femme, vas-y, amène-la dans la maison et règle-lui son compte; ordre du major.»
Je l'ai surprise dans la remise de la voiture. Elle était accompagnée de ses deux filles toutes jeunes. Elle a cru que c'était un vol : elle m'a remis les clés de l'auto et m'a demandé de ne pas leur faire de mal. Je leur ai ordonné d'entrer dans la maison. Elle m'a dit que je pouvais emporter ce que je voulais, m'a supplié de ne pas les maltraiter. On était dans le séjour. Je lui ai tiré une balle dans la poitrine et ensuite je lui ai donné le coup de grâce. Je suis sorti à toute vitesse et je suis monté dans l'auto où mattendaient Bruno et Saul.
La mort de cette femme a soulevé plus de remous que l'affaire du commandant Milton ou que les arrestations de Nestor et du Coyote. La presse, la radio et la télévision se sont emballées : la délinquance était parvenue à un niveau terrifiant, comment était-il possible qu'on assassine une femme de bonne famille sous les yeux de ses fillettes d'une manière aussi infâme, ce crime devait servir de test pour le gouvernement qui devait montrer sa ferme résolution d'éradiquer la criminalité.

Dès lors Robocop va tenter d'échapper à cette éradication, quitte à participer à d'autres opérations spéciales. Comme le narrateur n'est qu'un homme de main et pas un homme de plume, l'écriture de L'Homme en arme est caractérisée par des phrases courtes, un style hâché et haletant comme la chasse à l'homme, alors que l'écriture du Dégoût et de Déraison passe par une écriture aux longues phrases, quasiment sans alinéa.
 
Avec maintenant Déraison, guère plus épais que les précédents (140 pages), Horacio Castellanos Moya continue sa description d'un isthme américain ravagé par les dictatures, les guerres civiles, les guérillas. Sous la dictature de Rios Montt, l'armée a exterminé une partie de la population indienne, pratiquant d'horribles tortures. Dans les villages indiens, peu survécurent. Dix-sept ans plus tard, des ONG ont recueilli des témoignages poignants. L'Église va éditer un rapport accablant sur la violation des droits de l'homme et les crimes des militaires. Un psychiatre basque, Joseba, a mis en forme une partie de ces récits de survivants.

Nous sommes dans un petit bureau derrière la cathédrale. Le narrateur, exilé du pays voisin, est chargé par son mystérieux ami Erick, et avec la bienveillance de Monseigneur, de relire et peaufiner les 1100 pages du rapport. A la lecture des horreurs qu'il contient, le narrateur devient peu à peu halluciné et le roman est bâti sur sa dérive paranoïaque. Sur le petit carnet qui ne le quitte pas, le narrateur note des phrases dites par les survivants des tortures et des exécutions à la machette. Ainsi le texte commence-t-il par une de ces citations : "Je ne suis pas entier de la tête". Et l'on voit bien que le narrateur aussi est concerné par cette formule, tant ce travail est stressant. Aussi le narrateur cherche-t-il a décompresser en compagnie de Pilar et Fatima. Mais ses aventures sexuelles ont un résultat contraire tandis qu'on croise un inquiétant militaire uruguayen et qu'on évoque les fouilles dans les charniers. Le narrateur échappe ou croit échapper à un assassinat ou à un enlèvement perpétré par l'ex-tortionnaire devenu le général Octavio Pérez Mena, tandis qu'un leader de l'opposition a été visé par un attentat. Le narrateur ayant collecté des citations comme : "Nous savons tous qui sont les assassins" et "c'étaient des gens comme nous dont nous avions peur", comment ne pas trembler avec et pour lui ?

Le style d'Horacio Castellanos Moya est toujours aussi vigoureux, dense et dynamique. Les longues phrases et l'absence de paragraphes renforcent en permanence la tension de l'intrigue, et la tension de la lecture. Pour preuve, la fin du chapitre 6 : la scène se passe dans une sorte de brasserie où l'on peut voir la retransmission des matches de football :


 
Ce que Fatima m'a inspiré en tout premier lieu c'est le désir de la lécher tout entière, au vu de l'appétissante texture laiteuse et légèrement rosée de sa peau, des courbes parfaites sculptées dans un pantalon en jean rouge et une blouse en organdi sous laquelle se laissaient deviner son nombril charmant et un fin sentier duveteux par lequel j'ai commencé à descendre pendant qu'elle racontait son récent voyage dans un hameau de l'altiplano où il y avait quelques années la moitié de la population avait découpé en morceaux —incitée par les militaires mais avec un enthousiasme qui ne faisait pas de doute— l'autre moitié de ses congénères, au cours de l'un des quatre cent vingt-deux massacres consignés dans les mille cent feuillets qui m'attendaient sur le bureau de l'archevêché pour que le lendemain je puisse poursuivre mon travail de correcteur et auxquels je refusais absolument de penser, n'ayant pour seule envie que celle de dévaler ce sentier duveteux qui allait me mener du nombril au sanctuaire charnu de Fatima, où je voulais me mettre à l'abri des ventrus aux aguets, des commentateurs sportifs vomis par la télévision et du souvenir soudain et inattendu des centaines d'indigènes parmi lesquelles j'avais déambulé deux heures auparavant dans le Parque Central, pour digérer en toute tranquillité le petit déjeuner et passer le temps, profitant de cette matinée lumineuse au milieu de ces centaines de femmes indigènes parées de leurs costumes ethniques du dimanche aux couleurs gaies parmi lesquelles s'imposait le rouge vif et joyeux, comme s'il n'avait rien à voir avec le sang et la douleur mais avait été plutôt l'emblème de la joie de ces centaines d'employées de maison qui profitaient de leur jour de repos sur l'immense esplanade à côté de laquelle se trouvaient la cathédrale, le palais présidentiel et les anciennes halles marchandes, une promenade magnifique et instructive car pendant que je déambulais sous le ciel brillant j'avais pu constater qu'aucune de ces femmes aux yeux bridés et à la peau mate n'éveillait en moi d'appétit sexuel ou d'intérêt malsain, ce qui m'avait permis d'avancer avec élégance et légèreté, mon imagination complètement rassérénée, mon attention tournée plutôt sur les motifs des tissus et la coupe de ces costumes ethniques dont les grandes jupes colorées empêchaient le moindre centimètre carré de chair de se montrer, contrairement à ce qu'il se passait avec le charmant nombril de Fatima, qui me faisait des signes de complicité, sans que les ventrus fort heureusement s'en aperçoivent, absorbés comme ils l'étaient par le duel de titans, ainsi que l'a défini le commentateur sportif dans un hurlement qui a attiré l'attention même des filles, que le football évidemment ennuyait, mais qui n'ont pas pu échapper à l'émotion ambiante, au point que Fatima m'a demandé pour qui j'étais, pour le Mexique ou pour l'Argentine, comme si mon troisième oeil n'avait pas déjà détecté le ressentiment contre les Aztèques que sécrétaient les ventrus en question, ce pour quoi je lui ai immédiatement répondu que l'Amérique centrale tout entière était pour l'Argentine contre cette espèce de voisin géant et voleur, ce que j'ai dit avec suffisamment de force pour obtenir ainsi mon sauf-conduit de sortie flanqué par d'aussi superbes créatures.

L'intérêt de lire Moya me semble assez démontré. Ce qui n'exclut pas l'intérêt pour Roberto Bolaño, César Aira, Vargas Llosa ou Patricia Melo.



 
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