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L'enquête du sociologue Nicolas Walzer est née d'un constat d'évidence : la fréquente confusion, dans le langage médiatique, entre "sataniste" et "satanique", ajoutée à l'amalgame du satanisme et du gothisme avec les profanateurs de tombes. Ces multiples assimilations entretiennent dans l'opinion publique un fantasme de rejet de la jeunesse gothique, infondé selon l'auteur. Il montre dans cet ouvrage que le recours aux divers objets et signes référant à Satan donne forme aux conflits intérieurs de ces adolescents et leur permet de se construire sans jamais induire le passage à des actes délictueux.

• On sait que la musique métal, radicalisation du rock née avec le groupe AC/DC dans les années 1970 a fait le succès de Led Zeppelin ou de Marilyn Manson. The Cure reste davantage l'emblème de la musique "gothic" aux sonorités de guitares moins saturées. Les jeunes métalleux et gothics affectionnent les tenues sombres ; leur spectacularisation s'inspire de l'imaginaire "satanique": croix inversées, T-shirts "666", chiffre attribut du diable, etc... Il ne faut pas les confondre avec les "satanistes", adeptes d'une religion : le satanisme. Walzer rappelle que la première Église de Satan fut fondée en 1966 à Los Angeles par un excentrique californien de la contre-culture : Anton LaVey. Il en a fixé le dogme, les rites, a rédigé la Bible satanique. Il en fut le Grand Prêtre jusqu'à sa mort ; depuis 2000, P. Gilmore lui a succédé. Le satanisme est un christianisme inversé. Il ne reconnaît ni transcendance ni salut post-mortem. Satan, la force vitale, habite l'animal humain que LaVey invite à l'égotisme et la libération sexuelle. Ce "vitalisme libertaire" nie tout ascétisme et toute morale. S'il incite à la jouissance et en appelle au retour de la loi du talion, le satanisme respecte les règles et cherche surtout à provoquer le puritanisme américain sans recourir à aucune profanation. L'Église de Satan fondée par LaVey comptait environ 10 000 adeptes en 1995. De nombreuses autres institutions du même type existent aux États-Unis. En France, la Fédération Française Sataniste réunit une centaine de fidèles. Tous ont réprouvé les profanations de tombes. Walzer tient par ailleurs à préciser que l'Église Sataniste n'a rien d'une secte : ses membres exercent une profession, vivent en famille, ignorent le prosélytisme et aucun n'a jamais été accusé de troubler l'ordre public.

• Les jeunes de la "culture dark", hormis quelques très rares cas n'adhèrent pas à la religion sataniste ni ne croient au diable : leur imaginaire s'inspire des représentations de Satan selon le Romantisme. Celui-ci a retourné la symbolique négative et érigé Satan en héros. Celui qui  fut Lucifer, porteur des lumières de la connaissance et de la liberté est devenu au 19e siècle le Grand Rebelle auquel beaucoup s'identifièrent en secret. La tribu métal/gothic s'est réapproprié cette figure. Pour les 12-18 ans elle donne une forme à leur opposition au Père — au Dieu du catéchisme de leur enfance — et à leur propre père. Satan c'est leur tuteur et leur porte-parole. Quant aux trentenaires, musiciens dans ces groupes et par ailleurs parfaitement insérés socialement, la violence de leur musique, de leurs textes anticonformistes et subversifs reste symbolique et cathartique : elle permet de libérer les pulsions sans recourir, là non plus, à l'action violente. Si ces jeunes rejettent toute autorité ou appartenance il ne faut les assimiler ni aux néonazis, ni aux déséquilibrés psychiques ou toxicomanes, tous de potentiels profanateurs de tombes selon l'auteur. Mieux encore, gothics et métalleux ne sont pas des nihilistes. Walzer révèle, textes à l'appui, que l'imaginaire satanique leur permet de se construire dans leur besoin de croire, dans leur quête de sacré hors les dogmes. À la recherche d'un nouvel hédonisme, des jeunes de culture musulmane côtoient des adolescents d'éducation chrétienne au sein de la tribu métal/gothic.

• La confusion du langage des médias entretient les préjugés contre la culture dark. Or dans la publicité, la BD, comme au cinéma ou en littérature, Satan est aujourd'hui dédiabolisé. De la bière "Mort subite" aux défilés gothiques de Jean-Paul Gaultier, en passant par Amélie Nothomb grande admiratrice de Marilyn Manson, Satan est devenu un thème vendeur. Les jeunes métalleux et gothics ne font qu'exprimer à leur manière leur trouble d'adolescence, cet âge où, comme l'écrivit Sartre, "on ne se pose qu'en s'opposant".
 
  Lu et chroniqué par Kate 
Nicolas WALZER
Satan profane. Portrait d'une jeunesse enténébrée
Desclée de Brouwer, 2009, 196 pages.


 
Tag(s) : #SCIENCES SOCIALES