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Le pouvoir dictatorial avec la mise en scène du caudillo, de ses partisans, et de ses adversaires, fait partie des sujets que le roman latino-américain a souvent traité. L'originalité du roman d'Álvaro Uribe est à chercher dans la description un tantinet ironique de l'entourage du dictateur Porfirio Diaz. En cette fin de siècle (1897) où les anarchistes ne se contentent pas d'écrire sur les murs leur slogan "Ni Dieu ni Maître", de hautes personnalités particulièrement motivées par l'avenir de leur bonne fortune, doivent dans l'urgence veiller à la sécurité du caudillo. Mais la mécanique policière mise en place ne risque-t-elle pas de se dérégler ? et d'échapper à leur contrôle ?
 

Álvaro Uribe, à ne pas confondre avec son homonyme président de Colombie, a ciselé une histoire très subtile qui se divise en trois "classeurs" où sont recueillis des documents. Cela compose une joyeuse parodie de dossier d'enquête puisque les témoignages s'empilent en mélangeant malicieusement la nature des documents : des extraits du journal de F.G. plus ou moins secrétaire du ministre des affaires étrangères, aux lettres d'amour envoyées à ou signées de Cordelia, « une veuve très jeune et très riche » qui connaissait bien certains de ces Messieurs, des dépositions de plusieurs gendarmes et du directeur de la prison, à une pièce en un acte pastichant un procès. Le tout est très habilement organisé et nous découvrons, au fil de la lecture, des relations passées ou présentes entre ces divers protagonistes.


Le premier classeur nous montre principalement cet Arnulfo Arroyo, l'ancien bon élève devenu amateur de femmes, d'alcool et d'idées anarchistes. Au sortir d'une cantina où son projet a été trop bien arrosé en compagnie de — vous saurez qui le moment venu — il se précipite sur le passage du cortège présidentiel sans s'apercevoir qu'on lui a subtilisé son couteau. C'est donc à coup de bâton qu'il essaie d'attenter à la vie de Porfirio Diaz, réussissant juste à faire choir son bicorne. Après son attentat manqué, Arnulfo Arroyo va bien sûr être arrêté. Mais il n'y aura pas de roman judiciaire.

 

Le classeur n°2 montre le chef de la police Eduardo Velasquez voulant tout régler par lui-même au lieu de laisser la Justice faire son travail, ainsi que l'avait — ingénument ou perfidement ? — suggéré le caudillo. Dans le classeur n°3 on voit comment son adjoint Villavivencio exécute "les ordres venus d'en haut" en faisant intervenir une escouade de gendarmes en civil — avec parmi eux un certain Genovevo Uribe, aïeul de l'auteur.


« J'ai appris à lire dans le règlement militaire, et ce livre m'a appris à obéir aveuglément à mes supérieurs. À l'armée j'ai aussi appris à tuer. J'ai fait la campagne du Yaqui, dans les défilés de la Sierre Madre. Mon destin a voulu que j'assiste à plus de quatre cents exécutions d'Indiens. On en pendait certains aux arbres. À d'autres on leur trouait la peau à coups de pistolet ou à la pointe de l'épée. On en fusillait une poignée d'entre eux, les moins malchanceux. Les femmes et les enfants, je ne peux pas me souvenir. »


Vu ce charmant contexte, il fallait trouver un châtiment original pour Arnulfo Arroyo coupable de tentative de tyrannicide : un lynchage donc, mais qui vaudrait à Eduardo Velasquez bien des remords. Et à Cordelia bien des désillusions. 

 

Ni polar ni roman engagé, ce "Dossier de l'attentat" est d'abord une fable sur le pouvoir et ensuite bien sûr un roman historique à l'ombre de cet illustre personnage de la "belle époque" qu'est le caudillo Porfirio Diaz, et déjà tout ce contexte de violence ordinaire et de déficience certaine de l'État de droit, ces faiblesses dont le Mexique contemporain ne peut se défaire.


Álvaro  U R I B E
Dossier de l'attentat

Traduit par Marie Córdoba
Verdier, 2009, 190 pages.

 

 

 

Tag(s) : #AMERIQUE LATINE, #COLOMBIE